Royal battle : IA vs bercy !
Comment l'Etat gère (digère) les révolutions en productivité...

Quand une technologie apparaît précisément pour supprimer des couches intermédiaires, la première réaction de l’État consiste à créer une couche intermédiaire chargée de la superviser. S’il en était besoin, la France vient encore d’en apporter la preuve.
L’intelligence artificielle écrit du code, découvre des molécules, réussit des examens de médecine, résume cinq cents pages en quelques secondes. En France, elle vient d’affronter son véritable adversaire : Bercy.
Bercy a immédiatement créé une direction pour s’en protéger.
La nouvelle Direction de l’intelligence artificielle et du numérique — la DIAN — a pour mission officielle de piloter l’IA au sein des ministères économiques et financiers. Le raisonnement mérite une forme d’admiration.
Une technologie conçue pour automatiser et réduire les intermédiaires génère, dès son arrivée dans l’administration, un intermédiaire chargé de l’administrer.
L’IA promet de supprimer des tâches administratives. L’administration crée donc des administrateurs de la suppression des tâches administratives.
En France, toute innovation finit par obtenir un bureau, un directeur, un comité stratégique, une feuille de route, un logo, une mission interministérielle et un rapport de cent cinquante pages expliquant pourquoi il faudra attendre la phase suivante.
L’IA ne menace pas les emplois. Elle menace leurs justifications.
L’administration ne vit pas seulement de règles : elle vit de leur opacité. Une procédure incompréhensible crée un besoin d’interprétation. Une norme obscure justifie un service. Un formulaire absurde justifie un bureau. Un bureau justifie une direction. Une direction finit par justifier un ministère. L’édifice tient parce que le citoyen ne comprend pas.
L’ IA commet alors une faute impardonnable : elle facilite.
Elle lit un décret illisible, résume une circulaire, retrouve une règle perdue, répond en trente secondes à une question qui nécessitait autrefois trois appels, deux courriers et une visite au guichet. Si le citoyen saisit enfin le système, que reste-t-il à celui qui le traduit ? L’administration traite cette question comme une menace de sécurité.
Là où l’algorithme voit quinze étapes inutiles, le fonctionnaire voit quinze garanties. Là où la machine détecte trois services redondants, l’organigramme découvre trois compétences complémentaires. Là où l’IA propose une simplification, l’État ouvre un groupe de travail chargé d’étudier les conditions de la simplification.
L’histoire est constante. L’imprimerie a produit des formulaires. L’informatique a produit des logiciels administratifs. L’IA produit déjà des directions de l’IA. Chaque technologie censée réduire la bureaucratie devient la matière première d’une bureaucratie nouvelle.
L’État veut l’IA comme il voulait Internet : sans modifier l’organisation, sans réduire les procédures, sans supprimer les doublons, sans remettre en question les effectifs ni les habitudes. On demande à une technologie conçue pour simplifier d’opérer dans un environnement qui prospère sur la complication.
La France ne refuse jamais l’innovation. Elle préfère la placer sous tutelle.
En 2026, la question n’est plus de savoir si l’IA va transformer l’État. Elle est de savoir si l’État transformera l’IA en administration avant que l’IA ne transforme l’administration.
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Paul Corey