Sarkozy a (enfin) compris ce que la droite refuse (encore) de voir
Marine Le Pen peut gagner en 2027. Faut-il continuer à la combattre de l’extérieur ou se préparer à gouverner avec elle ?

Nicolas Sarkozy vient de poser la seule question politique qui compte vraiment, à six mois de la présidentielle : que fera la droite si Marine Le Pen gagne ?
Selon Le Canard enchaîné du 28 octobre, l’ancien président aurait entrepris de convaincre Bruno Retailleau, Michel Barnier et d’autres responsables de droite de préparer une coalition avec le Rassemblement national. Sa conviction serait simple : Marine Le Pen va gagner. Il faut donc préparer l’après.
Ce n’est pas une déclaration officielle de Sarkozy. Mais le raisonnement mérite qu’on s’y arrête.
Depuis quarante ans, la droite française entretient une étrange relation avec le Rassemblement national. Elle lui dispute ses électeurs, reprend parfois ses thèmes, partage certaines de ses préoccupations, mais refuse de gouverner avec lui. Résultat : une droite divisée, des électeurs désorientés et des majorités de plus en plus difficiles à construire.
Pendant ce temps, le RN est devenu une force électorale majeure. On peut contester son programme, ses propositions économiques, ses choix européens. On peut même considérer qu’il représente un risque pour le pays. Mais on ne peut plus construire une stratégie politique sur l’hypothèse qu’il disparaîtra.
Refuser de voir une réalité ne l’empêche pas d’exister.
La victoire de Marine Le Pen n'est pas acquise. Une élection ne se gagne pas dans les sondages. Elle se gagne dans les urnes. Et l’élection présidentielle ne garantit pas, à elle seule, une majorité parlementaire.
C’est précisément pourquoi la question des alliances doit être posée maintenant.
Une coalition ne signifie pas une capitulation. Elle suppose un programme négocié, des responsabilités partagées, des désaccords assumés et des lignes rouges clairement établies.
La droite traditionnelle pourrait y défendre ce qui constitue historiquement son identité : la liberté d’entreprendre, la maîtrise des dépenses publiques, la compétitivité, la responsabilité individuelle, la stabilité institutionnelle et l’ancrage européen.
Autant de sujets sur lesquels ses différences avec le RN sont parfois profondes. Mais n’est-ce pas justement une raison de négocier plutôt que de rester spectateur ?
Les Pays-Bas, le Danemark ou la Suisse démontrent qu’une démocratie peut fonctionner avec des coalitions entre formations différentes. Ces expériences ne sont pas directement transposables à la France. Mais un compromis politique n’est pas nécessairement une compromission.
En France, nous avons pris l’habitude inverse : considérer qu’une alliance avec un adversaire d’hier serait une trahison, alors qu’une coalition peut souvent être un meilleur moyen de contrôler, de modérer et d’orienter l’exercice du pouvoir.
Bien sûr, cette logique a ses limites. Une alliance ne vaut que si les partenaires respectent l’État de droit, les libertés fondamentales et les engagements pris devant les électeurs. Et elle ne doit jamais devenir un simple arrangement pour distribuer des postes.
Mais il faut choisir : veut-on peser sur les décisions ou préserver une pureté politique qui condamne à l’impuissance ?
Bruno Retailleau affirme qu’il ne participera pas à un gouvernement dont il juge le projet mauvais pour la France. C’est une position respectable. Encore faut-il expliquer comment la droite entend faire prévaloir ses idées si elle ne dispose ni de la présidence, ni d’une majorité, ni d’une capacité de coalition.
La véritable question dépasse d’ailleurs Sarkozy, Marine Le Pen et les Républicains.
La France souffre-t-elle d’un excès de compromis ou, au contraire, de son incapacité à en construire ?
Notre système présidentiel encourage l’affrontement entre deux camps, puis prétend gouverner un pays profondément divisé comme si le vainqueur représentait à lui seul la nation entière.
Une coalition négociée, transparente et contrôlée par le Parlement pourrait constituer une autre méthode.
Nicolas Sarkozy a peut-être compris une chose essentielle : en politique, anticiper n’est pas approuver. Préparer une alternance n’est pas nécessairement la souhaiter. Et participer à une majorité ne signifie pas renoncer à ses convictions.
La question n’est plus seulement de savoir qui gagnera en 2027. C’est de savoir comment la France sera gouvernée le lendemain.
Et sur ce point, Sarkozy a au moins un mérite : il pose la question avant qu’il ne soit trop tard.
Paul Corey