Un État qui fait tout, mais ne gouverne plus rien ?
Édito WOW! · 8 mars 2026

La France dépense plus que ses voisins européens pour administrer son territoire, mais en confie moins de 20 % à ses élus locaux — contre 31 % en moyenne dans l’Union. Quarante ans de lois de décentralisation. Zéro transfert réel de pouvoir. Ce que l’on prend pour un État fort est surtout un État encombré.
La contradiction est au cœur du système. Les Français réclament plus de policiers dans les quartiers, plus de juges pour rendre des décisions rapides, plus de contrôle aux frontières. Mais leurs maires passent leur temps à remplir des circulaires. Leurs régions lèvent des impôts sur lesquels elles n’ont aucune prise.
Gouverner et administrer sont deux métiers distincts. La France les a fondus dans un même appareil — et cet appareil ne fait plus bien ni l’un ni l’autre.
Un gaspillage systémique.
Le rapport Ravignon, remis au gouvernement en mai 2024, a chiffré le coût du millefeuille : 7,5 milliards d’euros par an évaporés dans l’enchevêtrement des niveaux administratifs. Six milliards pèsent directement sur les collectivités. L’entrelacement des compétences entre État, régions, départements, intercommunalités et communes coûte 4,8 milliards aux seules communes.
La suppression de la taxe d’habitation entre 2018 et 2023 a amputé de 40 % le pouvoir fiscal direct des communes. La CVAE, dernier levier fiscal substantiel des régions et départements, a disparu en 2024 — remplacée par des parts de TVA nationale sur lesquelles les élus locaux n’ont aucun pouvoir de taux. Les dotations de l’État représentent désormais plus de 65 % des ressources des collectivités rurales, contre 45 % dans les années 1980. L’autonomie fiscale locale, déjà parmi les plus faibles d’Europe occidentale, est aujourd’hui quasi nulle.
La France a transféré des compétences aux territoires tout en leur confisquant les ressources nécessaires.
6 % des maires élus en 2020 ont déjà démissionné. Ce chiffre signale l’épuisement d’un système qui charge les élus de compétences croissantes sans leur donner les moyens de les exercer. Ces maires exécutent des politiques nationales, avec des moyens nationaux, selon des normes nationales — environ 300 textes réglementaires nouveaux chaque année pour un coût estimé à plus d’un milliard d’euros. Ils ne décident pas. Ils obéissent. Et ils s’en vont.
Les contre-exemples sont éloquents. L’Allemagne laisse ses Länder réaliser 66 % des investissements publics du pays, tout en maintenant une police judiciaire redoutable. Le Danemark a décentralisé 70 % de ses dépenses publiques sans renoncer à un pilotage économique central rigoureux. La Suisse garantit une neutralité armée respectée avec des cantons souverains sur la fiscalité, l’éducation et la culture.
Ces exemples démontrent qu’un État peut être fort sur l’essentiel et discret sur le reste — à condition d’avoir clarifié, une fois pour toutes, qui fait quoi. La décentralisation est plus un symptôme qu’une méthode.
L’impasse actuelle.
Aujourd'hui,l’Etat cherche à réduire son déficit en ponctionnant les collectivités, réformer son organisation en promettant la décentralisation, renforcer ses missions régaliennes en augmentant les budgets police, justice, défense.
Ainsi, le PLF 2025 a prélevé cinq milliards sur les recettes locales — pour un déficit que les élus territoriaux n’ont pas créé. Le PLF 2026 en a initialement prévu 7,2 milliards supplémentaires. La combinaison de ces trois objectifs produit l’exact opposé de ce qu’elle affiche.
Depuis les lois Defferre de 1982, chaque acte de décentralisation a transféré des compétences sans transférer le pouvoir de décision correspondant. L’Acte II de 2003 a inscrit l’autonomie financière des collectivités dans la Constitution — une inscription que la Cour des comptes qualifie aujourd’hui de « coquille vide ».
Le Premier ministre Sébastien Lecornu a annoncé, en octobre 2025, un nouveau projet de loi de décentralisation pour 2026. L’association des maires de France a accueilli cette intention avec une méfiance de principe : « c’est une intention qu’on entend tous les six mois ». Boris Ravignon, président d’Ardenne Métropole, a mis les mots sur l’intention réelle : transformer les collectivités en opérateurs de l’État.
Les priorités pour en sortir
La sortie de l’impasse suppose de trancher ce que la classe politique évite depuis des décennies. Une vraie révolution territoriale repose sur trois exigences non négociables.
La fiscalité locale autonome avec un véritable pouvoir de taux, pour que les élus répondent de leurs choix devant leurs électeurs.
La liberté réglementaire dans le domaine propre des collectivités, sans circulaire parisienne pour régenter les cantines scolaires ou les kermesses.
Le désengagement total de l’État central de ces secteurs, pour concentrer ses forces sur ce que lui seul peut faire : sécurité, justice, défense, diplomatie.
En contrepartie, des élus territoriaux redeviendraient de véritables décideurs politiques.
Ce changement exige une révolution culturelle dans l’appareil d’État. Les hauts fonctionnaires devront abandonner leur prétention à tout régenter depuis Paris. Les élus nationaux devront renoncer à intervenir sur chaque sujet local. Les citoyens devront accepter que deux départements puissent organiser différemment leurs transports scolaires sans trahir les idéaux de 1789. Rien de tout cela ne va de soi dans un pays où l’uniformité est un réflexe et la différence une suspicion.
Il est temps de rapprocher la décision publique des citoyens, par la décentralisation et, plus précisément, par le principe de subsidiarité. En 2026, la réforme de fond doit se substituer au simulacre récurrent.
Jean-Louis Borloo, ancien Ministre d’État, le formule sans détour : « Il est temps de proposer aux Français une République fédérale à la française », où l’État se recentre « sur ses responsabilités premières » et où les Parlements régionaux gèrent en toute responsabilité les politiques du quotidien : logement, santé, emploi, jeunesse.
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Paul Corey