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Wokisme

Un mot importé mal traduit...

Wokisme

Un mot importé qui, à peine posé sur le sol français, a cessé d’appartenir à ceux qui l’avaient inventé…

Selon ses usages, le wokisme désigne, soit une sensibilité politique centrée sur la reconnaissance des discriminations systémiques — racisme, sexisme, homophobie —, soit, de manière plus critique, un corpus idéologique qui subordonne toute question sociale à des catégories d’identité et perçoit les institutions existantes comme structurellement oppressives.

Dans les deux cas, il postule que les injustices ne sont pas des accidents mais des produits de systèmes, et que les nommer est un préalable politique.

Le terme vient de l’anglais vernaculaire afro-américain : stay woke signifie d’abord « rester éveillé », vigilant face aux violences raciales. Il circule dans les communautés noires américaines depuis les années 1930, mais ne devient un marqueur politique saillant qu’au moment du mouvement Black Lives Matter, après 2014.

Le mot traverse l’Atlantique vers 2020-2021, porté par la vague de protestations consécutives à la mort de George Floyd.

En France, il arrive investi d’une charge conflictuelle : le débat américain sur la race se greffe sur un terrain national qui dispose de ses propres catégories — universalisme républicain, laïcité, mémoire coloniale — et qui accueille cette importation avec une résistance particulière.

Ce qui frappe, c’est la vitesse avec laquelle le terme a été mobilisé dans l’espace médiatique et politique français sans que ses locuteurs — ni les défenseurs ni les adversaires — s’accordent sur ce qu’il désigne exactement.

Le wokisme ne se confond pas avec le progressisme : le progressisme est une posture réformiste qui vise l’amélioration des institutions de l’intérieur ; le wokisme, dans sa version radicale, conteste la légitimité même de ces institutions.

Il ne se confond pas avec l’antiracisme : l’antiracisme désigne un engagement moral partageable par des traditions très différentes, du républicanisme classique au militantisme décolonial ; le wokisme en représente une déclinaison spécifique, ancrée dans l’analyse intersectionnelle des systèmes d’oppression.

Il ne se réduit pas non plus à la cancel culture, qui en est la pratique disciplinaire — l’exclusion symbolique de ceux qui violent certaines normes — sans en constituer l’armature théorique. Amalgamer les deux, c’est confondre une méthode avec une doctrine.

Dans le débat public français, le mot est presque exclusivement utilisé par ceux qui le rejettent : aucun courant politique ne se revendique lui-même « wokiste ». Il fonctionne donc moins comme une auto-désignation que comme une arme classificatoire — un moyen de regrouper sous une même étiquette des combats distincts pour mieux les invalider ensemble.

Ses adversaires y voient une idéologie importée qui fracture l’universalisme républicain en communautés rivales. Ses défenseurs répondent que le mot est une caricature, et que les combats qu’il vise existent indépendamment du label qu’on leur colle.

En clair, le wokisme est un terme qui ne sert qu’à désigner l’autre. Et qui en dit autant sur celui qui l’emploie que sur ce qu’il prétend décrire. Comprendre cette situation explique pourquoi le débat a plus souvent lieu sur le nom plutôt que sur la chose.

Paul Corey