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2027 : last call (projet livre 3/15) 1958

Anatomie d'un sursaut

2027 : last call (projet livre 3/15) 1958

CHAPITRE 2 — 1958 : Il y a urgence

Une monarchie républicaine taillée pour un homme providentiel.

Deux définitions suffisent à comprendre pourquoi 1958 est devenu un verrou. Un mandat, c’est quand la vision portée par un candidat rejoint en profondeur les aspirations qu’un peuple porte déjà, sans avoir su jusque-là les formuler. 1958 donne au mandataire les pouvoirs d’un monarque. Logiquement, puisqu’il faut au mandat le maximum de moyens pour s’accomplir. Plusieurs questions restent ouvertes : pour combien de temps — cinq ou sept ans — et sous quels contre-pouvoirs — parlementaires, juridiques, médiatiques. Le reste en découle.

Le 49.3, la dissolution, l’ordonnance, le référendum, l’organisation de l’exécutif sont les instruments de la Vᵉ République. Quand le mandat existe, ces pouvoirs servent à l’accomplir. Quand il n’existe pas, ils s’exercent à vide. Et l’exercice à vide des pouvoirs puissants produit l’immobilisme et la frustration, pas le changement.

Pourquoi 1958

La IVᵉ République s’est effondrée dans le ridicule et l’impuissance. Vingt-deux gouvernements en douze ans. Une durée moyenne de six mois. Le gouvernement Queuille II n’a tenu que trois jours. Le régime d’assemblée donnait tous les pouvoirs au Parlement et réduisait l’exécutif à l’impuissance. Les coalitions, fragiles et contradictoires, étaient incapables de trancher : la décolonisation s’enlisait, l’Algérie brûlait, et la France regardait ses gouvernements tomber comme des dominos pendant que le reste du monde construisait l’après-guerre.

Le 13 mai 1958, la crise algérienne fait basculer le régime. Une foule de pieds-noirs et de militaires prend d’assaut le Gouvernement général à Alger. L’armée menace de franchir la Méditerranée. Le spectre du coup d’État militaire plane. De Gaulle sort de son silence. Le 1er juin, l’Assemblée l’investit. Le 2 juin, elle lui accorde les pleins pouvoirs pour rédiger une nouvelle Constitution. La Vᵉ République naît ainsi d’une crise, dans l’ambiguïté d’un quasi-coup d’État légalisé. Elle gardera toujours quelque chose de ce péché originel : un pouvoir concentré, une légitimité qui vient d’en haut, une méfiance constitutive envers le Parlement. Ce que de Gaulle construit alors n’est pas une démocratie parlementaire rénovée. Il veut un exécutif fort, un président arbitre au-dessus des partis, capable de trancher quand la nation est paralysée. Le président nommera le Premier ministre, présidera le Conseil des ministres, disposera des pleins pouvoirs en cas de crise, pourra dissoudre l’Assemblée.

Sur le papier, c’est un régime parlementaire. Dans les faits, c’est ce que Maurice Duverger, dès 1974, nommera une monarchie républicaine. Le référendum de 1962 fait la Vᵉ République que nous connaissons. Le texte de 1958 prévoyait un président élu par quatre-vingt mille grands électeurs. Un arbitre respecté, pas un chef. Le pouvoir réel restait au Premier ministre et au Parlement.

En 1962, quelques semaines après avoir échappé à l’attentat du Petit-Clamart, de Gaulle fait basculer le régime en imposant l’élection du président au suffrage universel direct. Le oui l’emporte à 62 %. Ce jour-là, la monarchie républicaine trouve sa forme définitive : un homme élu par la nation entière, qui tire sa légitimité du peuple lui-même et plus d’aucun corps intermédiaire. Au-dessus des partis, au-dessus du Parlement. Les pouvoirs du monarque sont gravés dans la Constitution. Le mandat qui les justifie ne l’est nulle part, et doit être refondé à chaque élection.

C’est cette histoire qu’il faut raconter. Celle d’un mandat passé en 1958, scellé en 1962, trahi en 1983, maquillé dans les années 2000, absent depuis 2012. L’histoire d’un malentendu qui s’est creusé, élection après élection, entre des dirigeants qui ont cessé de porter la parole du peuple et un peuple qui a fini par le comprendre.

Le contrat originel

De Gaulle ne propose pas un programme. Il porte une vision : refonder les institutions, rendre au pays sa capacité de décider, résoudre la question algérienne, doter la France d’une force nucléaire qui la rende libre de ses alliances. Cette vision rejoint ce que le peuple attendait sans l’avoir nommé : la fin de l’impuissance, le retour de l’État, la sortie par le haut d’une guerre coloniale qui dévorait le pays.

Le mandat naît de cette rencontre. Il l’honore à la lettre. Chaque fois qu’une décision majeure se présente, il la soumet au peuple. Il ne délègue pas à l’Assemblée. Il ne se cache pas derrière son gouvernement. Il remet son mandat en jeu, explicitement, frontalement. Quatre fois il gagne. La cinquième, en 1969, sur une réforme de régionalisation, il perd. Le soir même, il démissionne. Ce geste est au cœur de la Vᵉ République. Aucun article de la Constitution ne l’y oblige. Mais l’essence du mandat l’exige. Il n’y a pas de monarque sans mandat. Il n’y a plus de mandat le jour où le peuple dit non.

L’âge d’or

Pompidou poursuit avec un programme explicite de modernisation industrielle, de souveraineté énergétique, d’ouverture européenne. Il sait où il va, dit ce qu’il fera, fait ce qu’il a dit. En 1972, il aurait pu faire ratifier l’élargissement européen par le Parlement ; il choisit le référendum pour engager sa propre responsabilité. En 1974, le plan Messmer — cinquante-huit réacteurs nucléaires décidés en conseil des ministres six semaines avant sa mort — est la traduction industrielle exacte de la souveraineté énergétique qu’il avait annoncée. Le peuple mandate, le monarque exécute, jusqu’au bout.

En 1974, Giscard parle à la jeunesse et agace les conservateurs. Il abaisse la majorité à dix-huit ans, fait adopter la loi Veil contre la moitié de son propre camp, refonde la fiscalité, engage la France dans la construction monétaire européenne. Il ne convoque aucun référendum, mais il porte chaque réforme publiquement, parfois seul contre les siens, toujours devant le peuple. Premier glissement : le mandat tient plus par la parole que par le geste.

Le grand basculement

Le 21 mai 1981, l’arrivée de la gauche au pouvoir est une légitime alternance démocratique. Mais elle marque le premier acte d’une déviation institutionnelle. Mitterrand emporte l’élection sur le programme commun. Il a 110 propositions. Il a un mandat clair pour les appliquer. En vingt mois, il les applique presque toutes.

La sanction des marchés est immédiate. Trois dévaluations en dix-huit mois. Inflation à 13 %. Mars 1983 : le tournant de la rigueur. Mitterrand abandonne le programme commun. Il maintient la France dans le Système monétaire européen, bloque les prix et les salaires, augmente les impôts, restreint les voyages à l’étranger. Il fait l’inverse de ce pour quoi il a été élu. Selon la logique gaullienne, le mandat est rompu. Il devrait revenir devant le peuple. Soit pour faire valider le tournant. Soit pour partir. Mitterrand fait autre chose : il garde le pouvoir, et redéfinit son mandat sans en demander la validation.

Pour la première fois sous la Vᵉ République, la monarchie s’exerce sans le contrat qui la justifiait. Tout ce qui suit en découle. Chirac à la cohabitation 1986-1988 ne dispose pas d’un mandat propre — il est Premier ministre d’un président adverse. Le retour de Mitterrand en 1988, sans programme, marque l’installation du présidentialisme sans contenu. Le Premier ministre Rocard parle de « l’ardente obligation de réformer » mais aucune réforme structurelle n’est entreprise. Chirac 1995 est élu sur la « fracture sociale », un slogan plutôt qu’un mandat. Le plan Juppé de novembre 1995, d’ambition réelle, n’a pas été exposé en campagne. Il est balayé en trois semaines. Sept ans plus tard, Chirac est réélu non sur un programme, mais comme barrage à Le Pen. Le mandat se réduit à un veto. Sarkozy 2007 articule un programme dense : « Travailler plus pour gagner plus », autonomie des universités, RSA, service minimum. Mais la crise financière de 2008 emporte le projet économique, et le quinquennat s’achève dans un activisme désordonné. Le mandat existait, l’exécution n’a pas suivi. Hollande 2012 est élu sur la promesse de renégocier le TSCG européen et de taxer les hauts revenus à 75 %. Il signe le traité sans modification trois mois plus tard, et la taxe à 75 % est censurée puis abandonnée. Aucune contrepartie n’est demandée au peuple. La promesse fondatrice se dissout, et avec elle ce qui restait de l’idée de mandat à gauche.

Macron 2017 est l’aboutissement de cette dérive. Élu hors des partis traditionnels, sur un mouvement créé un an plus tôt, dans un second tour où le Front national fait office de repoussoir, il dispose d’une majorité présidentielle sans avoir présenté de programme structuré. Il invente le « en même temps » qui fait du flou doctrinal une vertu. Le mandat est explicitement remplacé par une posture. À chaque fois, le même mécanisme. Les pouvoirs du monarque sont conservés. Le mandat qui les justifiait n’est plus demandé, plus offert, plus accordé. La présidence devient un poste, pas une mission. Le quinquennat se gère, ne s’accomplit pas.

L’épuisement

En 2022, la chose se voit à l’œil nu. Macron est réélu dans un second tour qui répète celui de 2017 : Le Pen comme adversaire, le « front républicain » comme seul argument, l’absence de programme comme méthode. Aux législatives de juin, il perd la majorité absolue. Il gouverne par 49.3 — 23 fois en seize mois, le record absolu sous la Vᵉ — sans jamais soumettre une orientation au peuple. La dissolution du 9 juin 2024, décidée seul après les européennes, est l’acte d’un président qui croit pouvoir refonder son mandat par un coup tactique. Le pari échoue. L’élection produit une Assemblée fragmentée en trois blocs qu’aucune coalition ne peut réconcilier. Aucun ne peut gouverner seul. Deux quelconques peuvent bloquer le troisième.

S’ouvre alors la séquence la plus invraisemblable et spectaculaire de l’épuisement de la monarchie républicaine. Trois Premiers ministres en quinze mois : Barnier, Bayrou, Lecornu. Aucun n’est issu d’une majorité élue. Tous sont nommés. Tous tombent — ou cèdent tout pour ne pas tomber. Et le monarque sans mandat, lui, reste. La Constitution lui en donne le droit : il peut laisser sauter ses fusibles jusqu’au bout du quinquennat. Macron détient pourtant les mêmes pouvoirs que de Gaulle. Les mêmes instruments. La même Constitution. Tout ce que Pompidou et Giscard ont utilisé pour conduire les grandes réformes du siècle dernier, Macron en dispose. Et pourtant rien ne passe. Le pays est à l’arrêt.

Surtout, Macron ne part pas. Rien dans les textes ne l’y contraint, sauf la logique du mandat. Il reste parce qu’il peut rester. Rien de plus. La Vᵉ République réussit alors ce qu’aucun de ses architectes n’avait envisagé : concentrer un maximum de pouvoir au sommet tout en rendant son exercice impossible. La verticalité gaullienne n’est légitime qu’adossée à un contrat populaire explicite et régulièrement renouvelé. Séparée de sa source, elle se retourne contre elle-même : le 49.3 devient un passage en force, la dissolution un pari, l’ordonnance une occupation du terrain, le référendum une menace qu’on n’ose plus brandir.

Faute de mandat, 1958 est devenu un verrou.

Le diagnostic a deux faces indissociables. D’un côté, une Vᵉ République qui présente, dès sa conception, de vraies carences : concentration excessive des pouvoirs, Parlement structurellement affaibli, contre-pouvoirs défaillants, aucun mécanisme pour révoquer un président désavoué. Ces carences étaient tolérables tant que des hommes d’État porteurs d’un mandat clair les compensaient par leur pratique. De l’autre côté, une génération de dirigeants qui, depuis trente ans, a cessé de porter ce mandat, et qui a tenté de masquer sa propre technocratie en maquillant le régime par des réformes prétendument démocratiques.

Quinquennat, QPC, RIP verrouillé, front républicain, conventions citoyennes triées : à chaque fois, la classe politique fait mine de rapprocher le pouvoir du peuple ; à chaque fois, elle évite la seule chose qui rapprocherait vraiment. Au bout de quarante ans, le régime n’est plus ni la monarchie que de Gaulle avait conçue, ni la démocratie parlementaire qu’on a prétendu y substituer. Il est un hybride sans cohérence, qui donne à un homme les pouvoirs d’un monarque même sans mandat et qui donne au peuple l’apparence d’une démocratie même sans représentativité ni contre-pouvoir. Un régime à mi-chemin. Immobile. Verrouillé.

Une voie de sortie existe pourtant qui n’exige pas de révision constitutionnelle. La proportionnelle peut être adoptée par une simple loi ordinaire. La France l’a d’ailleurs changé plusieurs fois sous la Vᵉ — proportionnelle départementale en 1985 sous Mitterrand, retour à l’uninominal à deux tours en 1986 sous Chirac — sans toucher à la Constitution. Le blocage est politique. Aucune majorité issue du scrutin uninominal n’a intérêt à le remplacer par un scrutin qui lui ferait perdre des sièges au tour suivant. La proportionnelle ne peut donc être adoptée que par une majorité qui n’en a pas besoin, c’est-à-dire par un président porteur d’un mandat si fort qu’il peut s’offrir le luxe de desserrer son propre verrou.

La réforme institutionnelle n’attend pas un nouveau régime. Elle attend un nouveau mandat. Voilà où nous en sommes.

Le premier verrou est un modèle social aussi intenable qu’intouchable, le deuxième une monarchie républicaine bientôt réinterprétée par la technocratie. Le troisième, 1981, va les aggraver tous deux.

Paul Corey