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Gabegie : l’alarme qui ne réveille personne

DÉPENSE PUBLIQUE : L’alarme sonne fort pourtant

Gabegie : l’alarme qui ne réveille personne

La Cour des comptes publie. Les dirigeants lisent. Les déficits continuent. En France, le contrôle de la dépense publique fonctionne comme une alarme incendie danis un bâtiment dont personne n’a prévu de sprinklers : elle retentit, elle documente, elle consigne. Et le feu se propage.

Sept institutions publiques majeures. Sept situations identiques.

France Télévisions accumule 81 millions d’euros de déficit entre 2017 et 2024 — ses capitaux propres, tombés à 179 millions, frôlent le seuil légal de dissolution.

La Ville de Paris a doublé sa dette en dix ans pour atteindre 9,3 milliards d’euros, niveau jugé « insoutenable » par les magistrats financiers.

L’AP-HP, premier centre hospitalier d’Europe, affiche 412 millions de pertes en 2024.

Le Centre Pompidou s’engage dans une rénovation chiffrée à 600 millions avec seulement 73 millions de subventions annuelles.

La RATP ne clarifie pas le financement de la maintenance de son réseau.

La Société du Grand Paris pilote un chantier de 35 milliards qui dérape déjà.

La Poste enregistre plus de 500 millions de pertes annuelles sur son service universel depuis 2018.

Partout, le même scénario. Partout, les mêmes recommandations. Partout, le même silence administratif.

La Cour n’est pas muette. Ses prescriptions sont précises, articulées, circonstanciées : reconstituer les fonds propres, contenir la croissance de l’endettement, diversifier les recettes, rationaliser la masse salariale, clarifier les périmètres de mission.

Les rapports ne manquent pas de lucidité. Ce sont les suites qui manquent.

En Allemagne, le Bundesrechnungshof n’a pas de pouvoir juridique supérieur à la Cour française. Mais ses rapports sont intégrés au cœur du processus budgétaire du Bundestag. Ignorer une recommandation expose immédiatement un ministère à un gel ou un refus de crédits. L’alarme déclenche les sprinklers.

En Grande-Bretagne, le National Audit Office alimente directement le Public Accounts Committee, l’une des commissions les plus redoutées des Communes. Chaque ministre mis en cause doit venir s’expliquer en séance publique. En 2012, les budgets olympiques de Londres ont été révisés à la suite d’un rapport du NAO. En 2020, les procédures d’achat de matériel médical ont été corrigées sous la pression parlementaire directe. Là-bas, le contrôle est un aiguillon. Ici, un murmure.

L’écart n’est pas seulement institutionnel. Il est culturel. En France, un maire, un président d’entreprise publique, un directeur d’hôpital se définit avant tout par une mission politique ou d’intérêt général. La gestion budgétaire est secondaire — une contrainte extérieure, jamais un impératif interne. La dépense devient la preuve de l’action. Le déficit, un détail. La dette, une abstraction.

Anne Hidalgo défend un projet de ville. Delphine Ernotte défend un projet audiovisuel. Les directeurs de l’AP-HP défendent une mission de santé publique. Personne ne se définit d’abord comme gestionnaire d’un compte de résultat. Cette confusion entre mission et gestion produit une conséquence systémique : la dépense est légitime par principe. Dépenser, c’est agir. Ne pas dépenser, c’est abandonner.

Dans cette logique, le déficit n’est pas l’échec de la gestion — c’est la preuve de l’ambition. Et tant qu’il n’existe ni sanction institutionnelle ni sanction électorale, chacun continue. Un élu peut être réélu malgré une dette croissante. Un président d’entreprise publique peut être reconduit malgré des pertes.

L’évaluation repose sur des critères politiques. Jamais financiers. Ce que révèle la gabegie française, c’est la cohérence d’un système délétère. Un système où la Cour des comptes éclaire sans contraindre, où le Parlement reçoit sans agir, où les dirigeants s’affichent sans rendre de comptes.

La solution est connue. Lier les rapports de la Cour au processus budgétaire parlementaire, comme en Allemagne. Rendre publiques les auditions des responsables mis en cause, comme au Royaume-Uni. Poser comme règle que l’efficacité de la dépense fait partie de la légitimité de l’action publique — pas comme une contrainte, mais comme une évidence. Accepter que l’argent public soit rare. En 2026, la charge d’intérêts de la dette française approche 58 milliards d’euros par an. Elle pourrait dépasser le budget de l’Éducation nationale d’ici 2029.

Mettre fin à cette gabegie — à l’état d’esprit et le système qui la tolère — est devenu une urgence collective pour un pays qui affiche 152 milliards d’euros de déficit en 2025. En 2026, près de 150 milliards manqueront encore dans les caisses publiques : environ 10 % des recettes publiques seront financées par la dette.

À ce niveau, la France se situe bien au-delà de la moyenne de la zone euro (autour de 3 %) , avec un déficit proche du double de celui de l’Italie (≈2,8 %), tandis qu’elle figure déjà parmi les pays les plus taxés de l’OCDE.

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Paul Corey