2027 : LAST CALL (PROJET LIVRE 7/15) : La facture et la cible
Anatomie d'un sursaut

CHAPITRE 6 — La Facture et la Cible
Ce que coûtent les quatre verrous, en chiffres et jusqu'où il faut les desserrer.
Ces quatre constructions — 1945, 1958, 1981, 1992 — s’imbriquent pour former une architecture d’une redoutable cohérence. Si cohérente qu’elle neutralise toute tentative de réforme avant même qu’elle n’atteigne le stade du vote.
La France sort exsangue de la guerre. Plus jamais ça. Pierre Laroque conçoit un modèle social d’une ambition rare. Quatre actifs cotisent pour un retraité. La croissance des Trente Glorieuses financera le reste. Le modèle était juste pour son époque. Mais cette époque a disparu. Le ratio est tombé sous les deux actifs par retraité. La croissance est atone. Le modèle absorbe trente-deux pour cent du PIB pour des résultats qui se dégradent. Il est devenu totem — ce qu’on ne touche plus — financé à crédit depuis deux générations.
Dans l’urgence, de Gaulle construit des institutions taillées pour un homme providentiel dans une société qui accepte l’autorité verticale à condition qu’il dispose d’un mandat et le respecte. Véritable monarchie républicaine, le système produit des décisions heureuses tant qu’une majorité claire accompagne le monarque.
En 1983, Mitterrand est le premier à trahir son mandat. Il renonce à sa politique mais ne tire pas les conséquences de son échec. Il ne demande pas un nouveau mandat au peuple. Ses successeurs prennent de plus en plus de liberté avec le leur. Certains se font même élire sans débat ni programme.
Deux réformes verrouillent la mécanique. Le quinquennat, en 2000, aligne la durée présidentielle sur celle du Parlement et abolit la cohabitation — la seule sanction qui, en cours de mandat, restituait au peuple un pouvoir réel.
L’inversion du calendrier, en 2002, place la présidentielle avant les législatives et fabrique mécaniquement, dans le sillage du président élu, la majorité qui le servira. Le peuple ne vote plus deux fois. Il vote une fois. Le second scrutin entérine. Le pays s’éloigne de l’esprit de la Vᵉ République. Il renforce la monarchie sans exiger le mandat qui la conditionne. Les retraites, en 2026, en sont l’illustration.
Deux budgets sous un même toit
Deux budgets coexistent : celui qui finance le modèle social — retraites, santé, chômage, solidarité — et celui qui finance la nation et son avenir — éducation, défense, sécurité, justice, infrastructures. Les découpages comptables brouillent parfois cette réalité, mais les recettes, insuffisantes, viennent toutes des Français et de leurs entreprises. Le déficit est global ; sur le plan économique, il engage l’ensemble.
Le bloc social regroupe ce qui relève de la solidarité collective. Il mobilise environ 940 milliards d’euros en 2024, soit 32 % du PIB. C’est le cœur de ce que la France a construit depuis 1945, l’un des systèmes de protection sociale les plus étendus au monde. Son financement — cotisations sociales, CSG, CRDS, taxes affectées — couvre un montant proche. La Sécurité sociale au sens strict — régime général et branches assimilées — ne couvre que la moitié de cet ensemble : environ 500 milliards. Les 440 milliards restants — retraites complémentaires, régimes spéciaux, fonction publique, Unédic, minima sociaux — sont hors du périmètre strict. Le « déficit de la Sécurité sociale » de 15 milliards en 2024 n’est qu’une photographie partielle.
Le bloc souverain regroupe les fonctions essentielles de l’État : éducation, défense, sécurité, justice, administration, infrastructures, charge de la dette. Il représente environ 700 milliards d’euros par an.
Le déficit public français s’établissait à 152,5 milliards d’euros en 2025, soit 5,4 % du PIB. Sans grandes réformes, c’est un déficit structurel et récurrent. Vue sous cet angle, la fragilité française ne tient pas à l’effondrement du bloc social — il est encore financé. Elle tient au fait que nous n’arrivons plus à payer nos fonctions souveraines sans emprunter. Pire encore : ce déséquilibre s’observe avant même que la démographie n’ait fait basculer le bloc social.
Cette réalité disqualifie deux discours à la fois. Celui qui veut plus d’État pour plus de services — l’État régalien est déjà en déficit. Celui qui imagine que couper dans le bloc souverain suffira pour financer et pérenniser le modèle social.
Le piège se referme
En 2025, les administrations publiques ont collecté 43,6 % du PIB en prélèvements obligatoires, parmi les taux les plus élevés du monde développé. La dette publique atteint 3 416 milliards d’euros fin 2025, soit 114 % du PIB. Selon les projections de la Cour des comptes, elle pourrait approcher 4 000 milliards d’ici 2029.
Le temps joue contre le pays. Le refinancement progressif du stock de dette à des taux plus élevés portera les dépenses d’intérêts à plus de 100 milliards d’euros dès 2029. Une fois et demie le budget de l’Éducation nationale, davantage que celui de la Défense. À la mi-2026, après les dégradations de Fitch et Standard & Poor’s, le spread entre la France et l’Allemagne oscille entre 70 et 90 points de base. Il y a dix ans, il était proche de zéro. La charge de la dette progresse de 9 milliards d’euros pour la seule année 2026, neutralisant l’essentiel des 11 milliards d’économies prévues au PLF.
La France emprunte donc déjà, pour partie, pour payer ce que lui coûte ce qu’elle a emprunté. Si rien ne change, la dette augmente chaque année de 150 milliards d’euros, davantage avec la dérive démographique.
À ce flux nouveau s’ajoute la dette qui « roule » : 170 à 200 milliards d’OAT arrivent à échéance chaque année, émises pour la plupart entre 2014 et 2021 à des taux compris entre 0 % et 1 %, refinancées aujourd’hui autour de 3,75 %. Cette double dynamique porte la charge d’intérêts de 60 milliards en 2024 à plus de 100 milliards en 2029. Quasi-doublement en cinq ans.
Cet argent public ne finance ni école, ni hôpital, ni transition énergétique. Il rémunère des créanciers pour des dépenses passées. Chaque euro consacré au service de la dette est un euro perdu pour l’avenir.
La vulnérabilité française se mesure moins au coût présent de la dette qu’à l’absence de marge. Tout choc exogène se transmet désormais directement au budget. Le choc pétrolier de mars 2026 a suffi à porter l’OAT à 3,90 %. À cela s’ajoute la concurrence sur l’offre obligataire mondiale : l’Allemagne lève mille milliards pour son réarmement, les États-Unis émettent des volumes records, le Japon revient sur les marchés.
Jamais la France n’a autant prélevé. Jamais elle n’a autant emprunté. Jamais elle n’a été aussi dépendante des marchés et de l’Europe. La machine est cassée. Elle doit produire plus, dépenser moins et mieux.
Moderniser le souverain
Les prélèvements obligatoires sont à un plafond qui ne peut plus céder. L’écart avec l’Allemagne est d’environ cinq points de PIB — soit plus de cent milliards par an payés en plus par les entreprises et les ménages français. Taxer davantage, ce serait étouffer la croissance, accélérer la fuite des capitaux, des entreprises et des talents.
On objectera que le Danemark prélève davantage, 45,8 % du PIB. C’est exact. Mais il dépense beaucoup moins : 49 % du PIB contre 57 % en France. Et surtout, le Danemark dépense mieux. Dans les pays nordiques, les agents publics relèvent du droit privé, sauf pour les fonctions régaliennes.
Côté dépenses, les leviers classiques sont connus et limités. Aucune coupe sur le bloc souverain ne peut refermer le déficit à elle seule. Supprimer les 317 comités Théodule représente 30 millions — 0,02 % du déficit. Rationaliser les 792 agences et opérateurs de l’État produit 3,3 milliards. Privatiser l’audiovisuel public rapporte 4 milliards.
Le plan le plus ambitieux jamais présenté — celui de la Droite Républicaine en octobre 2024 — chiffre 50 milliards d’euros. Environ la moitié concerne le bloc souverain. Intégralement exécuté — scénario qui ne s’est jamais produit dans l’histoire budgétaire française — il ne couvrirait qu’environ un tiers du déficit.
Tous les leviers évoqués — rationalisation des opérateurs, simplification du millefeuille territorial, retour effectif aux 1 607 heures dans la fonction publique, optimisation des subventions économiques — doivent être exploités. Mais ensemble, sur un quinquennat, ils représentent au mieux 25 à 30 milliards d’économies brutes annuelles.
Une part substantielle de ce gisement sera absorbée par l’effort de réarmement devenu inévitable — l’objectif OTAN de 3,5 % du PIB souscrit en 2025 imposera 5 à 10 milliards supplémentaires chaque année. Net, la France peut espérer 15 à 20 milliards d’économies annuelles structurelles sur le bloc souverain. Significatif mais insuffisant.
L’autre levier a déjà été évoqué : la refonte du statut de la fonction publique. La Suède l’a engagée en 1986, l’Italie dans les années 1990, les Pays-Bas en 2020. Dans ces pays, seules les fonctions régaliennes — magistrats, militaires, police — conservent un statut public distinct ; le reste relève largement du droit commun. Aucun n’a démantelé son service public. Tous ont aujourd’hui des administrations souvent jugées plus performantes que la nôtre.
Juridiquement, rien ne l’interdit en France. Le statut de 1983 est une loi ordinaire, non une disposition constitutionnelle. Politiquement, c’est une autre affaire. Tous les exécutifs depuis 2000 s’y sont frottés. Tous ont reculé. Transposé prudemment en France, un tel mouvement pourrait dégager, à terme, plusieurs milliards d’économies annuelles — possiblement de l’ordre de 10 milliards, voire davantage — sous condition d’exécution continue.
Reste un troisième levier souverain : la fraude fiscale et sociale est, en France, un gisement réel, documenté et techniquement accessible. Les estimations varient. Le syndicat Solidaires Finances Publiques estime la fraude fiscale entre 80 et 100 milliards d’euros annuels. Gabriel Zucman situe la seule fraude fiscale à 70-80 milliards.
La Cour des comptes, dans son rapport du 16 décembre 2025, qualifie ces estimations d’« affirmations quasi gratuites » faute de méthode robuste, mais reconnaît que la France est l’un des derniers pays de l’OCDE à ne pas chiffrer officiellement son écart fiscal.
Le même rapport documente une décennie de stagnation. Les droits notifiés par le contrôle fiscal sont passés de 21,2 milliards en 2015 à 20,1 milliards en 2024, alors que les recettes fiscales globales progressaient de 44 % sur la période. La DGFiP a perdu près de 30 % de ses effectifs depuis 2008. Sur la fraude sociale, la première estimation officielle a été publiée en septembre 2024 par le Haut Conseil du financement de la protection sociale : 13 milliards d’euros annuels. Sur ces 13 milliards, 2,1 milliards seulement sont identifiés après contrôle, et 600 millions effectivement recouvrés. Moins de 5 % du préjudice total.
À structure fiscale équivalente, le Royaume-Uni et l’Allemagne récupèrent proportionnellement deux à trois fois plus que la France. Le retard français est documenté. Sur la TVA, l’Italie a rendu la facturation électronique obligatoire en 2019 : son écart est passé de 27 à 14,6 milliards en deux ans. L’Espagne, par ciblage numérique adossé à l’IA, a fait reculer certaines fraudes TVA de 30 % en cinq ans.
La France attend. La facturation électronique, votée en 2022, reportée deux fois, ne s’appliquera pleinement qu’en septembre 2027 — huit ans après l’Italie. À horizon d’un quinquennat, la fourchette réaliste s’établit entre 10 et 15 milliards d’euros annuels. Sans hausse d’impôt. Sans nouveau prélèvement. Par le seul recouvrement de ce qui est dû.
Ensemble, ces trois leviers souverains — coupes classiques, refonte du statut, lutte contre la fraude — peuvent porter l’effort à 35 à 45 milliards d’euros annuels à l’horizon 2032. C’est près du quart du chemin nécessaire. Et rien pour absorber la dérive démographique à venir.
La cible : 145 milliards sur le social
Le bloc social français se répartit en cinq masses. Les retraites dominent : 400 milliards, tous régimes confondus, 14 % du PIB — la part la plus élevée de l’OCDE après l’Italie. La santé suit, à 280 milliards, soit 11 % du PIB. Viennent ensuite la famille et la solidarité (100 Md€), le chômage et l’emploi (80 Md€), la dépendance (80 Md€).
Le choc démographique n’a pas encore produit ses pleins effets. Le baby-boom bascule dans l’inactivité depuis 2020, le pic du passage à la retraite est attendu vers 2030, la France comptera 4,5 millions de personnes de plus de 75 ans supplémentaires d’ici 2045. D’ici 2032, à la fin du premier quinquennat post-2027, le bloc social aura augmenté mécaniquement de 135 milliards d’euros annuels — près du déficit public actuel. Soixante milliards pour les retraites : chaque année, 750 000 Français franchissent l’âge de la retraite, quand 650 000 entrent sur le marché du travail. Cinquante-cinq milliards pour la santé, sous l’effet cumulé du vieillissement et de l’inflation thérapeutique. Vingt milliards pour le chômage, la solidarité et la dépendance.
Ces 135 milliards ne supposent aucune décision nouvelle. Aucune réforme. C’est le produit arithmétique de la démographie et des coûts de santé. Personne n’a à les voter. Ils arrivent seuls. Ces 135 milliards de dépenses supplémentaires s’ajoutent aux 152 milliards de déficit actuel pour donner un déficit 2032 de 287 milliards — environ 9 % du PIB.
C’est la trajectoire convergente des projections d’Olivier Blanchard, ancien chef économiste du FMI, et de François Ecalle, magistrat honoraire de la Cour des comptes : dette publique au-delà de 150 % du PIB en 2040, déficit dépassant 250 milliards entre 2032 et 2034.
À ce stade, le service de la dette devient le premier poste budgétaire de l’État, davantage que l’Éducation nationale, la Défense et la Justice réunies. Chaque ménage français acquitte alors, indirectement, plus de 5 000 euros d’intérêts par an : trois mois de SMIC net prélevés chaque année pour rémunérer les créances des générations précédentes.
La Grèce a vécu ce qui guette la France, et l’Italie. Ses taux ont triplé en quelques semaines. La charge de sa dette est passée de 6 % à plus de 20 % du PIB. Entre 2010 et 2018, le PIB de la Grèce s’effondre de 25 %, le chômage culmine à 27,5 % — 60 % chez les jeunes. Près de 400 000 Grecs, en majorité jeunes et diplômés, quittent le pays. Certains objecteront que la France et l’Italie sont protégées, que l’Europe ne les laissera pas tomber. C’est exact. La BCE interviendra par rachats massifs. Les pays du Nord finiront par accepter une mutualisation partielle qui ramènera les taux autour de 3 à 4 %. Pas par solidarité, par intérêt vital : un éclatement de la zone euro coûterait à l’Allemagne dix à vingt fois plus que ce qu’elle refuse aujourd’hui de mutualiser.
Mais ces interventions ne font pas disparaître la dette. Elles en stabilisent le coût, pas le stock. L’autre porte de sortie ultime — quitter l’euro — n’en est pas une : la dette française est libellée en euros. Un franc dévalué amputerait nos recettes de 30 % en valeur, quand nos remboursements resteraient dus en euros. C’est ce qui a ruiné l’Argentine en 2001 : PIB effondré de 28 %, dix ans d’isolement financier.
L’Europe ne change pas la donne, elle ne sauve pas la France, elle lui donne juste un peu plus de temps. Cinq ans, peut-être. Pas davantage. Le temps de faire enfin, sous la contrainte et dans la brutalité, les réformes refusées depuis quarante ans. Il n’y a pas d’autre issue possible.
Le calcul
Le calcul est simple. Le déficit 2025 s’établit à 152 milliards d’euros. Sur la base d’un PIB nominal projeté à environ 3 300 milliards en 2032, le seuil des 3 % représente 100 milliards de déficit autorisé. Il faut donc 52 milliards de redressement pour refermer l’écart actuel sous Maastricht, plus 135 milliards pour neutraliser la dérive démographique. Total brut : 187 milliards.
De ces 187 milliards, le souverain modernisé peut prendre en charge 35 à 45 milliards à horizon 2032, selon le degré d’exécution. Soit, en valeur centrale, 42 milliards. Reste 145 milliards à trouver sur le bloc social.
C’est la cible à viser pour le sursaut 2027-2032.
Cette cible mêle plusieurs réalités. Des économies au sens classique : dépenses rationalisées sur le périmètre actuel. Des recettes nouvelles : élargissement de la base fiscale par les gains de productivité, recouvrement amélioré. Des dérives neutralisées : dépenses futures mieux maîtrisées malgré la pression mécanique du vieillissement et des coûts de santé. C’est l’addition des trois qui produit la cible.
Politiquement, cette décomposition est essentielle. Une économie classique se voit, se débat. Une dérive neutralisée ne se voit pas. L’essentiel de l’effort consiste à anticiper et gérer des hausses qui, sans réforme, surviendraient seules.
Cette cible est plus exigeante que les recommandations officielles. Le FMI demande 75 milliards. L’OCDE 90 milliards. La Commission européenne, environ 75 milliards cumulés. Toutes ces institutions visent le seul retour à Maastricht. Elles documentent la dérive du bloc social dans des rapports distincts, sans l’intégrer à la trajectoire budgétaire. La cible de ce livre additionne les deux contraintes — l’écart européen et la dérive démographique — parce qu’aucune ne disparaîtra sans l’autre.
À défaut, sans réformes ambitieuses ni mandat clair pour les mener, le retour aux équilibres budgétaires devra condenser sur un quinquennat des ajustements normalement étalés sur deux ou trois. À cette échelle, il ne s’agit plus de corriger le modèle social, mais d’en retrancher des blocs entiers. Non pas comme choix débattu, voté, assumé — mais sous contrainte. Ce n’est pas une refondation choisie, c’est un ajustement imposé. L’aboutissement de quarante ans de non-réformes — payé d’un coup, par ceux qui n’auront rien décidé.
On n’échappe pas plus à la réalité des comptes publics qu’à la gravité. La facture est dressée. La cible est connue. 145 milliards à trouver sur le bloc social en cinq ans.
Reste à savoir comment l’atteindre.
Paul Corey