Antibiotiques : conquête définitive ou sursis biologique ?
Édito WOW! · 7 mai 2026

En 1945, Alexander Fleming annonçait que les bactéries deviendraient résistantes si l’on utilisait mal la pénicilline. Quatre-vingts ans plus tard, l’OMS recense une infection résistante sur six. Le miracle médical le plus précieux du XXe siècle disparaît-il par sa propre réussite ?
L’histoire commence par un hasard. En 1928, Fleming découvre qu’une moisissure, dans une boîte oubliée, tue les staphylocoques autour d’elle. Il publie en 1929 ; personne ne lit. Florey et Chain reprennent l’affaire à Oxford, purifient la pénicilline et traitent un premier patient en 1941. La guerre industrialise la production. La pénicilline sauve plus de vies que toutes les innovations chirurgicales du conflit.
Suit l’âge d’or. Streptomycine, tétracyclines, vancomycine. Tuberculose, pneumonie, syphilis deviennent quelques jours de comprimés. L’espérance de vie humaine gagne près de dix ans. Chirurgie moderne, greffes, chimiothérapies en deviennent dépendantes.
L’envers du miracle suit. Un antibiotique exerce une pression de sélection : la majorité des bactéries meurent, mais celles qui résistent par mutation se multiplient et transmettent leur avantage. Plus on l’utilise, plus on rapproche le moment où il cesse de fonctionner. Un médicament dont l’efficacité diminue à mesure qu’on le vend.
Le rapport GLASS de l’OMS, publié le 13 octobre 2025, fixe l’état des lieux. Une infection sur six résiste aux antibiotiques courants. Plus d’un million de morts par an y sont directement imputables, près de cinq millions au total. Le projet GRAM publié dans The Lancet en septembre 2024 chiffre à 39 millions les morts directes attendues entre 2025 et 2050 sans action.
L’élevage est l’angle mort. La moitié des antibiotiques produits dans le monde est administrée à des animaux pour permettre des densités d’élevage industriel que la pression sanitaire rendrait impossibles. L’Union européenne a interdit cet usage de croissance dès 2006. La France a réduit l’exposition vétérinaire de 47 % en dix ans.
Mais, ailleurs, l’usage massif continue. Les bactéries résistantes ignorent la frontière entre l’étable et l’hôpital. Et deux pannes aggravent la crise.
Aucune nouvelle famille d’antibiotiques n’a atteint le marché depuis la fin des années 1980 : la logique économique est inversée, un antibiotique efficace doit être peu vendu pour le rester. Achaogen, Melinta, Tetraphase ont fait faillite après l’approbation de leurs molécules. La gouvernance reste impuissante : 48 % des pays ne fournissent aucune donnée à l’OMS, et les objectifs « One Health » fixés à l’ONU attendent leurs mécanismes contraignants.
Quelques pistes émergent. Le Royaume-Uni et la Suède testent un modèle d’abonnement : l’État paie un forfait annuel pour l’accès à un antibiotique, indépendamment du volume vendu. Phagothérapie, anticorps monoclonaux antibactériens, peptides antimicrobiens avancent. Tous se heurtent au même mur : aucun modèle économique ne les pousse vraiment.
La crise révèle une société incapable de gérer collectivement un patrimoine partagé. Chaque prescription inutile entame un capital commun, mais aucun signal de prix ne le rappelle. Les bactéries ont eu quatre milliards d’années pour apprendre à survivre. Nous, quatre-vingts ans pour ne pas gâcher ce qu’une boîte de Petri oubliée nous avait offert.
Saurons-nous traiter un patrimoine partagé en autre chose qu’un produit (du commerce de la santé) ?
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Paul Corey