Michel Siffre : vous vous souvenez ?
Sans montre ni soleil, Michel Siffre perd le compte des jours. Son corps garde un rythme, dont la lumière artificielle avait faussé la mesure.

Deux mois sous terre, sans montre. Le 14 septembre 1962, quand son équipe lui annonce la fin de l’expérience, Michel Siffre se croit encore le 20 août. Vingt-cinq jours séparent son calendrier du nôtre. Ils ne se sont pas effacés de sa mémoire : il en a perdu le compte. Et le résultat qui l’a rendu célèbre allait, des décennies plus tard, recevoir une correction décisive.
L’été 1962, un géologue niçois de vingt-trois ans installe son camp au fond du gouffre de Scarasson, dans les Alpes ligures. Froid proche de zéro, humidité presque saturée, une petite lumière électrique. L’idée est radicale : supprimer les repères horaires et observer ce que le corps fait seul. La légende retiendra l’homme qui a révélé au grand public l’horloge interne. L’histoire réelle est plus subtile.
Siffre avait retiré la montre et le soleil. Il avait conservé la lumière.
Le dispositif est simple. À chaque réveil, chaque repas, chaque coucher, Siffre téléphone à la surface. L’équipe note les horaires sans lui donner l’heure. La surface sait dans quel temps il vit ; lui l’ignore.
Il compte de un à cent vingt, en essayant de laisser une seconde entre chaque nombre. Il croit ainsi mesurer deux minutes. À la surface, l’équipe en mesure cinq : ce qui lui paraît durer deux minutes en dure réellement cinq.
Le corps garde un rythme. L’esprit perd le calendrier.
Les relevés font apparaître un cycle veille-sommeil proche de vingt-quatre heures trente. L’expérience contribue à montrer que nos rythmes ne dépendent pas seulement des horaires imposés par la société ou de l’alternance du jour et de la nuit. Les travaux intéressent la NASA et les militaires : comment organiser le repos d’un équipage dans l’espace ou à bord d’un sous-marin nucléaire ?
La question est scientifique. Les applications sont stratégiques.
Au fil des recherches en isolement, l’idée d’une horloge humaine tournant autour de vingt-cinq heures s’installe.
En 1972, durant un séjour de deux cent cinq jours dans Midnight Cave, au Texas, Siffre observe même, par épisodes, des cycles veille-sommeil proches de quarante-huit heures.
Mais deux mesures se trouvent alors trop facilement confondues : le rythme auquel une personne dort et se réveille, et celui de son horloge circadienne, que l’on suit notamment à travers la température corporelle et les sécrétions hormonales. Ils peuvent se désynchroniser. Une longue « journée » d’éveil ne prouve donc pas que l’horloge interne a doublé sa période.
En 1999, Charles Czeisler et son équipe, à Harvard, publient dans Science une mesure plus rigoureuse. L’éclairage est soigneusement contrôlé. Les horaires imposés aux participants permettent de distinguer leur emploi du temps du rythme biologique. Les chercheurs suivent la mélatonine, la température centrale et le cortisol. Résultat : une période moyenne de vingt-quatre heures et onze minutes.
L’horloge existe bien. Sa durée avait été surestimée.
La lumière explique une part essentielle de cette correction. Dans les expériences où chacun choisit quand allumer et éteindre, l’éclairage demeure un signal biologique. Selon le moment où elle atteint la rétine, la lumière peut avancer ou retarder l’horloge.
L’ampoule n’est pas neutre. Les chercheurs observaient un rythme influencé par l’éclairage, pas uniquement le tempo intérieur du corps.
Il serait pourtant faux de ramener les cycles de quarante-huit heures à un simple interrupteur. Ces cycles ont bien été observés. Ils témoignent notamment d’une désynchronisation entre le sommeil et d’autres rythmes physiologiques.
Aucune fraude dans cette correction. Elle suit une trajectoire ordinaire de la science : une expérience pionnière, des méthodes plus précises, une conclusion révisée.
En 2017, le Nobel de médecine récompense les découvertes des mécanismes moléculaires du rythme circadien, réalisées notamment chez la mouche. L’horloge biologique n’a pas disparu. Nous avons appris à mieux la comprendre.
Reste l’autre phénomène, celui qui frappe le plus : la déformation du temps vécu.
Siffre l’associait à la monotonie, à l’obscurité et à la difficulté de garder des repères dans sa mémoire. Ce n’est pas une explication unique, définitivement établie. Mais son expérience révèle un écart saisissant : continuer à dormir et à se réveiller ne suffit pas à savoir combien de jours ont passé.
Une horloge biologique ne tient pas un agenda.
Notre vie ordinaire ajoute au rythme du corps une multitude de jalons. Une heure désigne le moment où quelqu’un arrive. Un soir, celui où les autres rentrent. Un anniversaire existe parce que nous partageons un calendrier.
Retirez ces repères, et le temps physique demeure intact. C’est notre manière de l’habiter qui devient incertaine. C’est un comme si le temps n'avait plus de témoins ou de bornes.
En 2021, l’expérience Deep Time, menée par Christian Clot, prolonge cette interrogation. Quinze volontaires passent quarante jours dans la grotte de Lombrives, en Ariège, sans montre ni lumière du jour. Les premiers résultats publiés comptent de vingt-sept à trente-six cycles veille-sommeil selon les participants. Le groupe ne s’est pas entièrement synchronisé sur un rythme commun unique.
Vivre ensemble n’a donc pas suffi à reconstruire une journée biologique identique pour tous. L’expérience rappelle plutôt combien il faut distinguer les rythmes du corps, l’estimation des durées et l’organisation collective.
Nous retrouvons une partie de ces questions en surface. Le travail posté et les vols long-courriers déplacent nos horaires. La lumière des écrans peut prolonger le jour jusque dans la nuit. Des expériences ont montré que leur utilisation lumineuse avant le coucher peut retarder l’horloge circadienne et l’endormissement.
L’éclairage que nous croyons pratique est aussi une information adressée au corps.
Ainsi, trois gestes peuvent contribuer à une meilleure maîtrise des troubles du sommeil. Rendre à la lumière sa fonction de signal, en recherchant la clarté du jour et en réduisant les éclairages tardifs. Rendre aux journées leur relief, en y inscrivant des événements qui les distinguent. Rendre au temps sa dimension partagée, en protégeant les rendez-vous qui organisent une famille, une équipe, une ville.
Ces gestes nous rendent des repères.
Michel Siffre est mort en 2024. Une horloge se mesure. Une durée se vit.
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Paul Corey