Les retraites oui, la santé non
Grande absente de la campagne

La France consacre près de 340 milliards d’euros par an à la santé, plus d’un tiers de toute sa protection sociale. Ses habitants attendent douze jours pour voir un généraliste, et 73 % ont renoncé à un soin en cinq ans. La campagne, elle, parle de retraites.
Une campagne présidentielle choisit ses batailles. Celle de 2027 a retenu la plus familière : l’âge de départ, le montant des pensions, la prochaine réforme. Pendant ce temps, le second pilier du modèle social s’effrite en silence, sous les yeux de ceux qui le financent.
Les chiffres dessinent pourtant la carte. Sur 932,5 milliards d’euros de prestations sociales versées en 2024, 426,7 milliards vont à la vieillesse et 338,9 milliards à la santé. Deux géants presque de même taille.
Le premier monopolise les tribunes, le second n’occupe que les salles d’attente.
Et le vieillissement ne fera que l’alourdir : maladies chroniques, handicap, soins plus longs pour des patients plus âgés. La part du PIB consacrée aux dépenses de protection sociale repart à la hausse en France et en Europe.
Le paradoxe tient en une phrase. Les Français comptent parmi les Européens qui paient le moins de leur poche pour se soigner, et 6,4 millions d’entre eux n’ont plus de médecin traitant. Quand l’argent ne rationne plus le soin, le temps s’en charge.
La gratuité est rationnée : tout est remboursé mais rien n’est garanti. En réalité, le patient paie désormais en jours, au téléphone, aux urgences à trois heures du matin.
Ce système souffre d’abord d’un défaut de valeur. Ce qui ne coûte rien finit par ne plus rien valoir.
Le rendez-vous oublié ne coûte rien à celui qui l’oublie, il coûte une consultation à celui qui attendait. La carte Vitale fonctionne comme une carte bancaire dont personne ne lit jamais le relevé. Responsabiliser le patient commence par la lumière : connaître le prix réel de chaque acte, de chaque passage aux urgences, de chaque boîte de médicaments. Puis viennent une participation modeste mais visible, et le paiement du rendez-vous manqué.
Recentrer la couverture découle de la même logique. Rembourser moins le petit risque et les médicaments à faible service rendu permet de protéger pleinement le gros risque, celui qui ruine une famille. Une assurance tous risques protège mal quand elle rembourse le rétroviseur et oublie le moteur.
Engager les médecins dans les territoires. La Nation les forme à ses frais pendant près de dix ans. Infirmiers, kinésithérapeutes, sages-femmes et pharmaciens connaissent déjà une régulation de leur installation. Les médecins restent seuls juges du lieu où ils exercent. Exiger qu’ils consacrent leurs premières années d’exercice aux territoires qui en manquent, selon leur classement et leurs préférences, comme les internes choisissent déjà leur poste, relève du simple retour sur investissement.
L’outil existe : dès le 2 novembre 2026, plus de 3 700 docteurs juniors entament une quatrième année de médecine générale, prioritairement dans les zones sous-dotées. Il suffit d’en faire une règle.
Décloisonner les soins, enfin. En France, le médecin détient un droit quasi exclusif sur le diagnostic et la prescription. Chaque renouvellement d’ordonnance, chaque certificat, chaque angine banale, chaque suivi de diabète stabilisé passe par son cabinet, même quand un autre soignant formé pourrait s’en charger. Le médecin devient un goulet d’étranglement : tout le flux du système doit franchir sa porte, et la file s’allonge.
D’autres professions savent pourtant faire une partie de ce travail. Le pharmacien vaccine déjà et peut traiter une angine après un test rapide. L’infirmier en pratique avancée suit les maladies chroniques et ajuste les traitements. Le kinésithérapeute peut recevoir directement un patient pour une entorse ou un mal de dos, dans certaines structures.
Ces avancées restent timides, arrachées texte après texte contre la résistance des représentants des médecins, qui défendent leur périmètre. Il faut les généraliser.
Chaque acte confié à un autre soignant libère une heure de médecin, et cette heure revient au patient qui n’en trouvait pas. Le médecin se recentre sur ce que lui seul sait faire : le diagnostic difficile, le cas complexe, la décision grave.
La Sécurité sociale de 1945 soignait une population jeune, frappée de maladies aiguës, par des médecins de famille disponibles. Aujourd’hui, elle accompagne des patients âgés, atteints de maladies chroniques, face à des médecins raréfiés.
L’architecture n’a pas suivi le basculement.
Le débat utile tient en trois exigences. Une couverture recentrée sur l’essentiel. Un patient conscient du coût de ce qu’il reçoit. Un médecin qui partage ses actes et rend à la Nation quelques années de ce qu’elle lui a donné. Ensemble, ces trois mesures forment un contrat : les Français acceptent d’être moins remboursés pour le petit risque, la Nation leur garantit un médecin. Donnant-donnant.
Voilà peut-être le vrai débat sur la santé. Personne n’ose l’ouvrir.
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Paul Corey