Cartographie d’UN pays qui ne se reconnaît plus dans son miroir
Édito WOW! · 17 mai 2026

Aux européennes du 9 juin 2024, sept listes ont franchi le seuil des 5 %. Aux législatives qui ont suivi, aucun bloc parlementaire ne s’est approché de la majorité absolue. L’instabilité s’est solidifiée en cartographie.
Pendant soixante ans, la question « êtes-vous de droite ou de gauche ? » a distribué les rôles, désigné les ennemis, fixé les frontières du pensable. Elle a perdu sa fonction.
Un électeur du Rassemblement national qui défend la retraite à soixante ans, où le classe-t-on ? Un macroniste qui libéralise le code du travail tout en soutenant la PMA, dans quelle case ? Un insoumis qui croise lutte des classes et causes identitaires, sous quelle bannière ?
Aucune case ne suffit. La France compte désormais cinq familles politiques distinctes, et aucune ne dialogue vraiment avec les autres.
La cartographie demeure lisible.
Un libéralisme progressiste de gouvernement, qui rassemble Renaissance, Horizons et le MoDem, devenu minoritaire dès 2024.
Une droite conservatrice laminée à 4,78 % à la présidentielle 2022, réduite à 39 députés à l’Assemblée.
Un national-populisme, le RN, droite par le drapeau et gauche par l’économie, premier parti de France aux européennes 2024 avec 31,37 %.
Une sociale-démocratie devenue le parti des cadres urbains diplômés bien-pensants.
Une gauche de rupture qui incarne la colère sans rejoindre les classes populaires qu’elle prétend représenter.
Cinq familles, cinq grammaires, cinq récits incompatibles. De nouveaux clivages traversent les anciens : ouverture contre fermeture, métropoles contre France périphérique, diplômés contre non-diplômés. La frontière du diplôme prédit désormais le vote mieux que le niveau de revenu. Le clivage gauche-droite demeure pays ses contours sont variés selon les sujets.
Les chiffres confirment l’éclatement.
Aux législatives anticipées de juillet 2024, l’Assemblée s’est découpée en trois blocs sans majorité : Nouveau Front populaire 180 députés, Ensemble 163, RN et alliés 143, Les Républicains historiques 39, pour une majorité absolue fixée à 289.
Pour 2027, Bardella domine les enquêtes entre 33 et 35 %, Philippe entre 17 et 24 %, Glucksmann autour de 14 %, Mélenchon autour de 13 %, Retailleau entre 9 et 13 %. Cinq candidats principaux. Aucune majorité possible.
C’est inédit sous la Ve République.
Le phénomène est européen. La France l’expérimente plus tôt et plus profondément que ses voisins. L’Allemagne a vu son SPD historique tomber à 16 % et son AfD doubler. L’Italie a porté Meloni avec une coalition imprévisible. Les Pays-Bas ont placé Wilders en tête. Partout, la droite conservatrice s’effondre, le national-populisme s’installe, la gauche se divise entre sociale-démocratie déclinante et radicalité urbaine.
Les institutions n’ont pas été conçues pour ce paysage.
La Ve République repose sur une logique bipolaire — un président providentiel, une majorité parlementaire alignée, une opposition prête à attendre son tour. Quand cinq familles sans majorité possible coexistent, le système se grippe. Premier ministre changé tous les six mois en moyenne depuis la dissolution. Motions de censure en série. Budgets négociés texte par texte. La cohabitation a fait place à l’impasse permanente, où aucun bloc ne s’impose et aucun gouvernement ne dure.
La démocratie n’a jamais exigé que tout le monde soit d’accord. Elle exige que les désaccords soient intelligibles. Quand les familles politiques ne partagent plus le sens commun de la liberté, de la justice, de la nation et du progrès, la délibération s’éteint, et il ne reste que le rapport de force ou la refondation institutionnelle.
Une VIe République à la proportionnelle, longtemps marginale dans le débat, retrouve des partisans à mesure que la Ve s’essouffle. Sans une telle refondation, comment la France peut-elle encore se parler à cinq voix ?
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Paul Corey