FIRST LEAPS : de Gaulle (2/7)
Après LAST CALL Anatomie d'un sursaut, FIRST LEAPS Histoires de sursauts

DE GAULLE 1958 : LUI AUSSI CHOISIT DE CRÉER UN VERROU…
Après LAST CALL, qui dressait l’anatomie d’un sursaut nécessaire, FIRST LEAP en explore les précédents. Six dirigeants. Six leçons pour la France qui hésite. Là où le diagnostic s’arrête, l’exemple commence.
Un homme de soixante-sept ans, officiellement à la retraite depuis douze ans, écrit ses mémoires à Colombey quand l’armée d’Algérie se mutine et que la République s’effondre. On le rappelle. Il vient. Il pose ses conditions. Constitution nouvelle, pouvoirs pleins, ou rien. En quatre ans, il crée un nouveau verrou qui devait durer dix ans et qui dure depuis bientôt soixante-dix.
La Quatrième République agonise au printemps 1958. Vingt-quatre gouvernements en douze ans. L’Indochine perdue en 1954. Suez perdu en 1956. L’Algérie en train de se perdre. Le 13 mai 1958, des généraux prennent Alger. Le pays bascule. La République des partis ne sait plus qui gouverne. Le seul homme capable de l’arbitrage est officiellement à la retraite. Il accepte de revenir sous une seule condition. Une nouvelle Constitution.
Le diagnostic gaullien tient en trois verrous noués ensemble.
Verrou parlementaire d’abord. Un régime des partis qui interdit toute décision et transforme l’État en théâtre d’ombres. Verrou colonial ensuite. Un empire qu’on ne sait ni garder ni quitter, qui empoisonne tout débat politique. Verrou géopolitique enfin. Une France qui s’est habituée à être une puissance moyenne, sans rang, sans dissuasion, alignée par défaut. Trois verrous qui se renforcent mutuellement, chacun rendant l’autre indéfaisable.
La République ne peut décoloniser parce qu’elle ne peut décider. Elle ne peut décider parce qu’elle est captive des partis. Elle est captive des partis parce que la guerre d’Algérie polarise tout.
En quatre ans, les trois verrous tombent.
La Constitution de 1958 invente un exécutif fort. Un président clé de voûte. Un Premier ministre fusible. La révision de 1962, arrachée par référendum, fait élire le président au suffrage universel direct. Élu monarchique, fusibles ministériels.
L’Algérie devient indépendante en juillet 1962, contre tous les pronostics, contre une partie de l’armée qui l’avait rappelé, au prix de tentatives d’assassinat répétées.
La force de frappe nucléaire entre en service en 1960. La sortie de l’OTAN intégrée intervient en 1966. Le Concorde, le Plan Calcul, l’aménagement du territoire complètent l’édifice.
La France parle au monde au lieu de le subir. Mais, De Gaulle assume un paradoxe que peu osent nommer.
Pour briser les trois verrous hérités, il en crée un nouveau. La Cinquième République, conçue contre l’instabilité de la Quatrième, devient avec le temps la matrice d’un système qu’il n’avait pas imaginé. La monarchie républicaine avec son aristocratie d’État. Les deux vont ensemble. La fusion progressive de l’exécutif et de l’administration.
Le verrou, levier utile en 1958, mutera cependant en verrou paralysant des décennies suivantes.
Le briseur lucide pressent ce risque. En avril 1969, De Gaulle organise un référendum sur la décentralisation et la réforme du Sénat. Il sait que son régime devra évoluer s’il veut survivre à son fondateur. Le peuple répond non. Il quitte le pouvoir le lendemain et meurt l’année suivante.
Ses successeurs n’ont jamais fait évoluer son régime. Ils l’ont habité comme on habite un château que l’on n’entretient plus.
Tout briseur de verrou est aussi un constructeur d’institutions. Par essence, la plupart des institutions, quel que soit le génie de son fondateur, finissent par se retourner contre les buts qu’elle servait. Ce qui répond à un moment historique ne convient pas éternellement. Le système gaullien, conçu pour permettre la décision, est devenu le dispositif qui sélectionne contre la rupture.
Progressivement, les enjeux de pouvoir, de continuité, de stabilité des hommes remplacent la mission, la vision et l'élan initial des institutions.
Aucun successeur de De Gaulle n’a osé un geste fondateur aussi adapté aux enjeux du moment. Aucun n’a osé l’épreuve d’une nouvelle Constitution, qui n'est pourtant qu'un outil pas un totem. Tous ont préféré occuper la sienne et la déformer par l’usage.
La rente institutionnelle s’est substituée à la rupture (re)fondatrice.
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Paul Corey