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Chi va piano, va lontano

L’escargot

Chi va piano, va lontano

En mars 1846, le British Museum colle sur un carton un escargot du désert rapporté d’Égypte, persuadé d’exposer une coquille vide. Quatre ans plus tard, un conservateur remarque une trace suspecte sur l’étiquette. On plonge l’animal dans l’eau tiède. Il sort, s’étire, et mange.

Notre époque vénère la vitesse. Livraison en une heure, réponse en une minute, opinion en une seconde.

Au fond du jardin, pourtant, une créature à un millimètre par seconde vient de traverser quatre années d’oubli sur un présentoir de musée sans rien demander à personne.

L’animal le plus moqué de nos potagers pratique depuis plus d’un demi-milliard d’années un art que notre civilisation a désappris : durer.

Beaucoup voient en lui l’emblème du retard. En réalité, l’escargot incarne une architecture de l’autonomie d’une rare perfection.

Sa coquille, il la sécrète lui-même, couche après couche, en spirale, à mesure qu’il grandit. Une maison qui pousse avec son habitant. Aucun loyer, aucun bail, aucun propriétaire. Le premier propriétaire de l’histoire du vivant se déplace avec son titre de propriété sur le dos.

Puis vient la sécheresse. Là où nous paniquons, lui se retire.

Il scelle l’entrée de sa demeure d’un voile de mucus durci que les naturalistes nomment épiphragme, ralentit son cœur, suspend sa respiration presque entière, et attend que le monde redevienne habitable. Des semaines, des mois, parfois des années. Appelons cela la souveraineté en veille : la capacité de disparaître sans abdiquer, de se taire sans renoncer.

Se retirer pour mieux revenir.

Son mucus révèle une autre intelligence. Ce film argenté lui permet de glisser sur une lame de rasoir sans se blesser, de grimper aux vitres, de traverser les épines.

Mieux encore, les biologistes ont observé que les escargots empruntent volontiers les traces laissées par leurs congénères pour économiser leur propre substance. Chaque sillage profite à celui qui suit.

Voilà l’économie du sillage : une société où ce que l’on laisse derrière soi allège la route des autres.

Les hommes ont longtemps regardé cette lenteur avec un mélange de mépris et de fascination.

Dans les marges des manuscrits gothiques, des moines enlumineurs peignaient des chevaliers en armure affrontant des escargots géants, l’épée levée, comme si le mollusque menaçait l’ordre du monde.

Au début du XIXe siècle, le poète japonais Issa en faisait son haïku:

Petit escargot,

monte, monte doucement,

jusqu’en haut du Fuji.

Et en 1942, Francis Ponge (1899-1988), né à Montpellier, l’un des grands poètes français du XXe siècle, consacrait à l’escargot quelques pages du Parti pris des choses (1942). Ponge voyait dans la coquille de l’escargot un rare poème qui ne ment jamais sur son auteur.

Avant, on se moquait de lui dans les marges. Aujourd’hui, il signe les manifestes. Le mouvement Slow Food l’a choisi pour emblème, le réseau des villes lentes l’a dessiné portant une cité sur son dos.

Le basculement est complet : la petite bête est devenue la boussole de ceux qui refusent de courir. Porter sa maison avec soi, pour ne dépendre d’aucun autre. Savoir se mettre en veille quand le monde devient aride, plutôt que de s’épuiser à lutter contre lui. Laisser derrière soi une trace qui brille, et qui serve à ceux qui viennent après.

L’escargot du British Museum le savait déjà : il attendait simplement son heure.

UN SUJET. UN ÉDITO. DES IDÉES. UN FONDS.

Libre. Indépendant. Différent. Nécessaire.

Paul Corey