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Choose France or sell France ?

Ce que 75 milliards ne disent pas...

Choose France or sell France ?

Choose France 2026 a produit son moment fort. SoftBank annonce jusqu’à 75 milliards d’euros d’investissements dans des centres de données d’intelligence artificielle en France. Emmanuel Macron s’en félicite. La presse y voit la confirmation d’une attractivité retournée en faveur du pays.

L’annonce est réelle. Le montant est considérable. Mais une annonce n’est pas un contrat, et un contrat n’est pas une stratégie. Entre les trois, il y a une question simple, souvent absente du débat public : que devient, concrètement, ce type d’investissement pour le pays qui l’accueille ?

Ce que disent les chiffres, et ce qu’ils ne disent pas

Soixante-quinze milliards d’euros, c’est une somme qui dépasse largement le budget annuel de la recherche publique française. Mis en perspective, ce chiffre donne une idée de l’ampleur de la transformation en cours dans l’économie mondiale de l’intelligence artificielle : les besoins en capacité de calcul augmentent plus vite que prévu, et les grands acteurs du secteur cherchent des territoires capables d’accueillir des infrastructures massives (foncier disponible, électricité abondante et stable, cadre juridique prévisible).

La France répond à ces critères. Son parc nucléaire lui donne un avantage comparatif réel sur l’électricité décarbonée, un facteur devenu central pour des centres de données dont la consommation énergétique est considérable. Cet avantage explique en grande partie l’intérêt des investisseurs.

Reste la question des modalités. Un investissement de cette taille peut prendre des formes très différentes selon les contreparties négociées : participation au capital des infrastructures, accords de transfert de compétences, implantation de centres de recherche conjoints, obligations de formation locale, ou simple mise à disposition du territoire en échange d’emplois liés à la construction et à l’exploitation.

À ce stade, le détail précis des accords n’a pas été rendu public dans son intégralité. C’est un point qui mérite d’être suivi, car c’est lui qui déterminera la nature réelle de cet investissement: partenariat structurant ou implantation purement opérationnelle.

La question de la chaîne de valeur

Un centre de données d’intelligence artificielle se compose schématiquement de plusieurs couches : l’infrastructure physique (bâtiments, serveurs, refroidissement, alimentation électrique), la plateforme logicielle qui l’exploite, et les modèles d’IA qui tournent dessus, avec la propriété intellectuelle et les revenus qui en découlent.

L’expérience d’autres pays montre que la première couche, l’infrastructure physique, génère essentiellement des emplois de construction, puis un nombre limité d’emplois d’exploitation et de maintenance une fois le site opérationnel. La valeur la plus importante, en revanche, se situe généralement dans les couches logicielles et dans les modèles eux-mêmes, ainsi que dans les données qui les alimentent.

C’est cette répartition qui mérite attention. Si la France héberge l’infrastructure sans participer aux couches supérieures de la chaîne de valeur, le bénéfice net se limite essentiellement aux retombées de la construction, à la fiscalité locale, et à un nombre restreint d’emplois qualifiés. Si, en revanche, l’investissement s’accompagne de partenariats sur les couches logicielles et de recherche, le bénéfice est d’une nature différente : transferts de compétences, écosystème d’innovation, retombées scientifiques.

Ce que d’autres pays ont mis en place

Plusieurs pays ont développé, au fil des grandes vagues d’investissements technologiques étrangers, des cadres de négociation systématiques. La Corée du Sud, par exemple, conditionne souvent l’accueil d’investissements stratégiques à des engagements de transfert technologique et à la création de centres de R&D locaux. Singapour combine fiscalité attractive et exigences précises en matière d’emplois qualifiés et de formation.

Ces cadres ne sont pas des obstacles à l’investissement. Au contraire, les investisseurs continuent d’affluer dans ces pays. Ils sont des grilles de négociation qui permettent de transformer un afflux de capitaux en bénéfice structurel pour l’économie locale, au-delà de l’effet d’annonce.

La France dispose des mêmes atouts que ces pays pour négocier en position de force : une énergie compétitive et décarbonée, un vivier de talents en IA reconnu internationalement, des infrastructures numériques solides, et un marché de taille significative. La question est de savoir si ces atouts sont mobilisés comme leviers de négociation ou simplement mis en avant comme arguments d’attractivité.

Le vrai sujet : une doctrine, pas un accueil

La France a produit certaines des avancées scientifiques qui sous-tendent les grands modèles d’intelligence artificielle actuels. Elle forme une partie de l’élite mondiale des chercheurs et ingénieurs du secteur. Elle dispose d’un écosystème de start-up et de laboratoires reconnu. Sur le plan des compétences, elle n’a pas de retard fondamental.

Ce qui distingue les pays qui transforment ces atouts en puissance économique, c’est l’existence d’une doctrine claire : que veut-on que l’intelligence artificielle apporte au pays, dans quels secteurs prioritaires, avec quelles conditions d’accueil pour les capitaux extérieurs, et avec quels investissements publics en miroir ?

C’est l’objet du Plan Monge, développé dans 2027 : Last Call. L’idée centrale est que l’intelligence artificielle ne doit pas être traitée comme un secteur industriel parmi d’autres, mais comme un multiplicateur transversal, pour la productivité, la recherche, l’éducation, les services publics, la défense. Dans cette logique, l’accueil de capitaux étrangers dans les infrastructures n’est pas une fin en soi : c’est un élément parmi d’autres d’une stratégie plus large, qui doit aussi inclure des investissements publics ciblés dans les usages de l’IA pour moderniser l’appareil industriel, administratif, hospitalier et éducatif.

A défaut, Choose France n’est pas une stratégie. C’est une mise en scène.

En perspective

Choose France 2026 a démontré que la France reste une destination crédible pour des investissements technologiques majeurs. C’est une donnée positive en soi, dans un contexte de compétition internationale intense pour les capacités de calcul.

Ces investissements seront-ils accompagnés d’un cadre qui maximise leurs retombées pour l’écosystème français: recherche, formation, partenariats industriels… ou resteront-ils principalement des opérations d’infrastructure, utiles mais à l’effet structurel limité ?

UN SUJET. DES FAITS. DES IDÉES. LE DÉBAT. UN ÉDITO.

Paul Corey