Cinq expressions à croquer
Comment Marcel partit acheter des haricots et revint avec cinq expressions françaises, une amende et rien pour accompagner le gigot.

Dimanche, Marcel part au marché acheter des haricots verts pour le gigot. Une mission simple. Il n’aurait jamais dû s’arrêter devant les pommes.
6,90 € le kilo.
Le cœur de Marcel fait un bond, ses genoux un pas de côté, et le voilà étendu entre les reinettes. Il est vraiment tombé dans les pommes.
La marchande l’évente avec un cageot en lui expliquant que George Sand se disait « dans les pommes cuites » quand elle n’en pouvait plus. Personne n’en est sûr mais Marcel est bien cuit. Et à ce prix-là, il préfère encore les pommes de terre.
Le temps qu’il se relève, la nouvelle a fait le tour du marché.
Ginette, la voisine, était trois allées plus loin, mais elle a tout vu. Malaise cardiaque, pompiers, hélicoptère. Elle hésite encore sur le massage cardiaque. Ginette raconte des salades : un peu de vrai, beaucoup d’inventé et une bonne dose d’exagération.
Marcel est bien tombé. C’est la pincée de vérité qui fait avaler le reste.
Il la rattrape devant les oignons pour rétablir les faits. Mauvaise idée. Ginette enquête. Son cardiologue ? Son taux de cholestérol ? Et sa femme, pourquoi n’est-elle pas venue ? Ils ne seraient pas fâchés, par hasard ?
« Ginette, occupe-toi de tes oignons ! »
Le maraîcher pouffe : au XIXᵉ siècle, dit-on, l’oignon désignait les fesses !
Marcel vient donc de lui conseiller de s’occuper de son derrière. Ginette s’éloigne les yeux humides. Chacun ses oignons, chacun ses larmes. Le maraîcher, lui, n’a jamais autant ri en vendant des échalotes.
Mais Ginette ne pleure jamais longtemps. Dix mètres plus loin, elle a déjà rassemblé un auditoire devant les prunes. Dans sa nouvelle version, Marcel a frôlé la mort, refusé l’hospitalisation et demandé qu’on prévienne la police.
Marcel a beau protester, personne ne l’écoute. La victime, c’est lui, mais l’héroïne, c’est elle. Désormais, il compte pour des prunes.
Le marchand lui explique cette histoire de prunes. Les croisés seraient rentrés de Damas sans victoire, avec pour seul butin des pruniers. La légende est jolie.
Marcel trouve tout de même curieux qu’on puisse partir en croisade, revenir avec des fruits et passer à la postérité pour n’avoir rien rapporté.
Il décide qu’il est temps de partir. Sur son pare-brise, un papillon l’attend. Toute cette histoire lui a fait dépasser l’heure : 35 €.
Quelqu’un compte encore sur lui, finalement. La police municipale, qui lui a laissé une prune. Il ne lui reste qu’à sauver le gigot.
Il court aux haricots. La cagette est vide. La dernière cliente vient de rafler le dernier kilo. C’est Ginette.
« C’est la fin des haricots », soupire Marcel : tout est perdu.
Dans les cantines et les collectivités d’autrefois, raconte-t-on, les haricots secs constituaient une nourriture de dernier recours. Quand il n’y en avait même plus, les réserves étaient épuisées.
Pour Marcel c'est la fin du monde. Ginette s’en va, triomphante avec ses haricots. Son sac en papier est percé. Un haricot glisse, rebondit et finit aux pieds de Marcel. Un seul. Marcel le ramasse.
Le soir, l'heure du diner venue, Marcel regarde le gigot, le haricot solitaire posé sur la table et la contravention qu’il n’a pas encore osé montrer. Sa femme l'interroge. Il réfléchit.
Puis il lui raconte des salades.
Paul Corey