Nobel : Anne Carson et ses miettes de poèmes
Elle a donné une voix aux oubliés des mythes et inventé une nouvelle façon de raconter l’humanité.

Il y a 2 600 ans, une femme grecque, dénommée Sappho, écrivait les plus beaux poèmes d’amour de son temps. Il n’en reste presque rien, des bouts de papyrus déchirés, retrouvés dans les décharges d’une ville égyptienne. Une professeure canadienne a passé sa vie à faire parler ces miettes. Elle reçoit aujourd’hui le prix Nobel de littérature.
Elle s’appelle Anne Carson. Elle a 76 ans, elle est née à Toronto, et elle enseigne le grec ancien à l’université. Sur le papier, le profil idéal pour ennuyer tout le monde. Dans les faits, elle écrit des livres qui se lisent comme des romans, des poèmes qui racontent des histoires d’amour, de deuil, de jalousie. Des choses que tout le monde a vécues.
Tout commence avec Sappho. Cette poétesse vivait vers 600 avant notre ère sur Lesbos, une île grecque. Elle chantait l’amour avec une franchise qui choque encore. Ses poèmes remplissaient neuf livres. Le temps les a presque tous détruits. Il reste un seul poème complet et des centaines de fragments, parfois un mot, parfois une demi-phrase.
Quand Carson traduit Sappho, elle fait un choix audacieux. Elle laisse les trous visibles. Là où le papyrus est arraché, elle imprime des crochets vides au milieu de la page. Le lecteur voit les mots qui ont survécu et devine ceux qui ont disparu. C’est comme regarder une fresque abîmée sur un vieux mur.
L’imagination complète le dessin.
Elle en tire une idée simple et forte. Le désir vit du manque. Sappho avait inventé un mot pour ça, doux-amer, que tout adolescent amoureux comprend sans dictionnaire. On désire ce qui nous échappe. Le jour où on l’obtient, quelque chose s’éteint. Carson appelle cette tension le doux-amer et en fait le cœur de son premier livre, en 1986.
Puis elle passe à la fiction.
Dans la mythologie grecque, Héraclès, le héros que les Romains appelleront Hercule, doit voler un troupeau de bœufs rouges et tue leur gardien, Géryon, un monstre ailé. Carson reprend l’histoire du côté du vaincu. Dans son livre Autobiographie de Rouge, Géryon devient un garçon timide, avec de petites ailes rouges dans le dos, qui tombe amoureux d’un Héraclès beau parleur. Le monstre ailé devient un ado blessé.
Le mythe sort du musée.
Son livre le plus bouleversant parle de son frère. Il avait quitté la famille, et pendant des années elle n’a presque plus eu de nouvelles. À sa mort, elle fabrique un objet étrange, une boîte qui contient un long livre plié en accordéon, rempli de photos, de lettres, de souvenirs.
Elle y traduit, mot par mot, un poème que le Romain Catulle avait écrit il y a deux mille ans pour son propre frère mort.
Deux deuils séparés par vingt siècles se répondent.
En 2005, elle publie Décréation. Elle y réunit trois femmes que tout sépare dans le temps : Sappho, Marguerite Porete, une religieuse brûlée vive à Paris en 1310 pour ses écrits, et Simone Weil. Cette philosophe française, morte en 1943 à 34 ans, avait choisi de travailler en usine pour comprendre la vie des ouvriers. Elle pensait qu’il faut savoir s’effacer soi-même pour laisser de la place aux autres.
Carson montre que ces trois femmes, chacune à sa manière, ont tenté la même aventure : disparaître dans ce qu’elles écrivaient. Le livre mélange poèmes, essais et même un livret d’opéra.
Voilà sa marque de fabrique.
Carson ne range jamais rien dans une seule case. Un livre peut être à la fois un poème, un roman et une enquête. Elle passe d’un genre à l’autre comme on passe d’une pièce à l’autre dans une maison.
Première femme à recevoir le grand prix de poésie britannique T.S. Eliot en 2001, récompensée en Espagne en 2020, elle restait pourtant presque inconnue en France.
Avant, l’Antiquité se rangeait dans les manuels scolaires. On la récitait, on l’apprenait par cœur, on l’oubliait après l’examen. Carson s’en sert comme d’une boîte à outils pour parler d’aujourd’hui. Les pierres d’un vieux temple deviennent les briques d’une maison neuve. Le basculement est là.
Prendre le temps de lire, parce que les textes anciens livrent leurs secrets lentement.
Oser mélanger, parce que la pensée et l’émotion avancent mieux ensemble.
Accepter les trous, parce qu’un récit incomplet oblige à imaginer.
Les Grecs avaient des choses à nous dire. Une poétesse de Toronto nous apprend à écouter leurs silences.
UN SUJET. UN ÉDITO. DES IDÉES. UN FONDS.
Libre. Indépendant. Différent. Nécessaire.
Paul Corey