Donner sa langue au chat
Avant de finir chez le chat, notre langue a connu un sort moins délicat.

Une devinette. Trois tentatives. Un silence. On regarde le plafond comme si la réponse allait tomber d’une fissure. Puis on capitule : « Je donne ma langue au chat. »
Personne ne s’inquiète pour sa langue. Personne ne cherche le chat. La formule est si familière qu’on ne voit plus ce qu’elle raconte. Pourtant, pourquoi offrir au chat l’organe dont on aurait justement besoin pour demander la réponse ?
Pour comprendre, il faut commencer par appeler les chiens.
Au XVIIᵉ siècle, on ne donne pas encore sa langue au chat. On la jette aux chiens. Madame de Sévigné emploie cette expression dans une lettre du 15 décembre 1670 à monsieur de Coulanges.
Elle a une nouvelle extraordinaire à lui annoncer : le mariage projeté du duc de Lauzun avec la Grande Mademoiselle, cousine de Louis XIV.
Mais une nouvelle pareille mérite une petite mise en scène. Elle fait attendre son correspondant, accumule les superlatifs, l’invite à deviner.
Puis elle demande : « Jetez-vous votre langue aux chiens ? » Le sens est déjà le nôtre : avez-vous renoncé à trouver ?
L’image, elle, manque un peu de douceur.
Aux chiens, on jette les restes. Ce dont on n’a plus l’usage. La langue sert à parler ; si elle ne peut prononcer la bonne réponse, la voilà bonne à jeter.
C’est du moins l’explication généralement proposée pour cette ancienne formule. Vous ne trouvez rien à dire ? Débarrassez-vous de l’instrument.
Nos ancêtres avaient parfois une façon énergique de reconnaître leur ignorance.
Puis les mœurs de l’expression s’adoucissent.
Au XIXᵉ siècle, le chat entre en scène. On ne jette plus sa langue : on la donne.
On passe d’une poignée de chiens à un seul félin. La formule actuelle apparaît notamment en 1860 dans Charles Demailly, le roman des frères Goncourt. La devinette demeure ; la capitulation devient presque aimable.
Pourquoi le chat a-t-il obtenu ce que les chiens ont perdu ?
C’est ici que l’histoire devient délicieusement embarrassante : on ne le sait pas avec certitude.
Plusieurs expressions ont pu se croiser. On disait régionalement « abandonner sa part aux chats », pour renoncer à quelque chose. Chez George Sand, « mettre quelque chose dans l’oreille du chat » signifie l’oublier. Le chat apparaît ainsi dans un petit monde de confidences, de secrets et de choses abandonnées.
Ces rapprochements offrent des pistes. Ils ne constituent pas une preuve.
Les expressions ne déposent pas de brevet. Elles circulent de bouche en bouche, changent un verbe, remplacent un animal, et arrivent jusqu’à nous après avoir égaré leur acte de naissance.
Celle-ci a conservé quelque chose de précieux : une manière légère de reconnaître qu’on ne sait pas.
Dans une conversation, l’ignorance peut gêner. Devant une devinette, elle fait sourire. Donner sa langue au chat permet de quitter la recherche sans perdre la face. On accepte la défaite, mais on lui trouve un complice à moustaches. Et l’on continue d’attendre la réponse.
Une assez jolie définition de la curiosité : savoir dire « je ne sais pas », puis rester pour écouter.
Paul Corey