François Quesnay
La prospérité n’est pas un stock ou un trésor à accumuler, mais un flux à renouveler.

Médecin de Madame de Pompadour, il soigne le corps du roi et dessine le premier schéma de l’économie tout entière.
François Quesnay naît le 4 juin 1694 à Méré, près de Montfort-l’Amaury, fils de laboureur, l’un de treize enfants. À onze ans, il ne sait pas encore lire. Apprenti graveur, puis chirurgien, il s’installe à Mantes vers 1718. Rien ne le destine à l’économie. Il a plus de soixante ans quand il s’y consacre.
En 1749, il entre à Versailles comme médecin de Madame de Pompadour (favorite de Louis XV). Le roi l’anoblit en 1752 et le surnomme « le penseur ». Il loge dans un entresol sous les appartements de la marquise. Là se réunissent, à partir de 1757, les physiocrates (du grec « gouvernement de la nature »).
La première école d’économistes naît au cœur de la cour qu’elle critique.
En 1758, il imprime le Tableau économique. Un zigzag de lignes y relie trois classes : propriétaires, cultivateurs, « classe stérile » des artisans et marchands.
La richesse circule entre elles comme le sang dans le corps. Quesnay est médecin : il pense en circulation. C’est le premier modèle de l’économie entière.
La doctrine tient en un principe : seule la terre produit un surplus, le « produit net ». L’industrie transforme, elle ne crée rien. D’où un impôt unique sur la rente foncière et la liberté du commerce des grains.
« Laissez faire, laissez passer », formule prêtée à Vincent de Gournay (intendant du commerce), devient leur mot d’ordre.
La contradiction est flagrante. Les physiocrates réclament la liberté économique mais attendent tout d’un « despotisme légal », un monarque éclairé imposant l’ordre naturel. En 1763-1764, des édits libèrent le commerce des grains. Les mauvaises récoltes de 1768-1770 font flamber le pain. L’abbé Terray (contrôleur général des finances) suspend la liberté en 1770.
Quesnay meurt à Versailles le 16 décembre 1774, sept mois après Louis XV.
Adam Smith l’a rencontré à Paris en 1766 et aurait voulu lui dédier son grand livre. Il juge la physiocratie, malgré ses erreurs, la doctrine la plus proche de la vérité publiée jusque-là.
Wassily Leontief (inventeur des tableaux entrées-sorties, Nobel 1973) se réclamera du Tableau.
Sa pierre change la nature de la question. Pour les mercantilistes (doctrine des XVIe-XVIIIe siècles qui confond richesse et accumulation de métaux précieux), la richesse est un stock à amasser. Quesnay montre qu’elle est un flux qui se reproduit chaque année.
Son erreur est de juger l’industrie stérile au moment où elle va tout transformer.
Ainsi, le médecin du roi a dessiné en 1758 la circulation sanguine de l’économie, tout en déclarant stériles l’atelier et la manufacture qui allaient, deux générations plus tard, faire battre ce cœur cent fois plus vite.
Paul Corey