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Méthode macron : annoncer la révolution et faire semblant

De l’ENA rebaptisée aux retraites suspendues, le bilan d’une décennie où la rupture promise s’est souvent réduite à un changement de récit.

Méthode macron : annoncer la révolution et faire semblant

Supprimer l’ENA. Refonder la démocratie. Révolutionner les retraites. Tout était évoqué dès 2016 dans un livre-programme sobrement intitulé Révolution. Dix ans plus tard, le bilan tient en trois images : l’ENA rebaptisée, 12 % des propositions citoyennes reprises « sans filtre », un âge légal gelé à 62 ans et 9 mois par ceux-là mêmes qui l’avaient porté à 64.

Le procédé est devenu une signature. Une annonce spectaculaire, calibrée pour le 20 heures. Puis le vrai travail commence — arbitrages, amendements, décrets — et, loin des caméras, la réforme est méthodiquement rabotée, pendant que la communication la célèbre encore comme historique.

Gouverner devient produire du récit.

L’ENA restera le chef-d’œuvre du genre. « Supprimée » en avril 2021, l’école renaît le 1er janvier 2022 sous le nom d’Institut national du service public : mêmes locaux, concours comparables, même vocation. On a débaptisé l’école ; on a gardé le moule. Une révolution sémantique.

L’écart entre l’annonce et la livraison tient au fonctionnement normal d’un État de droit : le Conseil d’État avise, le Parlement amende, le Conseil constitutionnel censure.

Au terme de ce long process, certaines réformes finissent par aboutir les ordonnances travail, l’apprentissage passé de 290 000 à plus de 850 000 entrées annuelles.

Mais, les réformes menées à terme partagent un point commun gênant : aucune ne dérangeait ni le pouvoir, ni les administrations. Flexibiliser le travail des autres, alléger l’impôt du capital — tout cela s’applique au pays. Dès que la « révolution » touche l’appareil d’ Etat, elle s’évapore. Le tri est révélateur.

La Convention citoyenne fournit la pièce la plus cruelle. Juin 2020 : promesse de reprendre « sans filtre » 146 propositions sur 149. Février 2021 : le décompte du Monde en établit 18 reprises intégralement. Les citoyens notent eux-mêmes le résultat : 3,3 sur 10. On a promis le sans-filtre, puis on a filtré : une leçon de cynisme administrée à 150 cobayes.

Les retraites condensent la décennie. 2017 : promesse d’un système universel par points, enterré en 2020 sans avoir été voté. 2023 : inversion, un report de l’âge à 64 ans imposé par 49.3 contre des mois de manifestations. Octobre 2025 : Sébastien Lecornu suspend la réforme pour acheter la survie de son gouvernement ; la loi du 30 décembre 2025 gèle l’âge légal à 62 ans et 9 mois jusqu’en janvier 2028. Tout ça pour ça.

Chaque présidence de la Ve République a menti par inflation verbale. La spécificité de la décennie tient ailleurs : jamais la rupture n’avait été à ce point l’identité même du pouvoir, jamais la communication n’avait été aussi industrialisée pour maintenir le récit après le démenti du réel.

Car une réforme vit dans ses décrets d’application et ses lignes budgétaires. Les médias couvrent l’annonce ; personne ne suit le décret qui, dix-huit mois plus tard, en restreint le champ. La démocratie surveille le premier kilomètre ; le pouvoir a compris qu’il suffisait de gagner celui-là.

Chaque « révolution » qui accouche d’un ravalement érode le crédit de la parole publique. Un divorce documenté par le baromètre CEVIPOF, dont les extrêmes font leur miel.

Auditer les décrets. Suivre chaque réforme jusqu’à son dernier arrêté. Publier froidement l’écart entre le promis et l’appliqué. Tant que cette comptabilité n’existera pas, annoncer la révolution restera plus rentable que la faire.

En 2026, la question n’est plus de savoir ce qui a été annoncé. Elle est de savoir ce qui a réellement changé.

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Paul Corey