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Colbert : le procès de la statue cache celui de la doctrine

Édito WOW! · 12 août 2026

Colbert : le procès de la statue cache celui de la doctrine

Le 14 janvier 2026, la Cour de cassation a jugé légitime de débattre de la place de la statue de Colbert devant l’Assemblée nationale. La décision est passée presque inaperçue. Depuis six ans, le pays se passionne pour un socle de pierre. Il n’a jamais vraiment ouvert le procès de la doctrine qui engage pourtant chaque année des dizaines de milliards d’euros.

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Une affaire judiciaire vieille de six ans vient ainsi de rouvrir une question vieille de trois siècles et demi. Le militant qui avait aspergé de peinture la statue de Colbert devant le Palais-Bourbon en juin 2020 fut condamné, puis condamné une seconde fois en appel. La chambre criminelle de la Cour de cassation a cassé cette décision : les juges devaient mettre en balance la sanction pénale avec la liberté d’expression.

Au passage, la Cour a reconnu que la place de cette statue devant le Parlement relève d’un débat d’intérêt général. Elle n’a toutefois rien tranché sur le fond.

Colbert naît à Reims en 1619, fils d’un marchand drapier. Il entre en 1651 au service de Mazarin, dont il administre la fortune privée, puis hérite du cardinal mourant une recommandation décisive auprès de Louis XIV.

Mars 1661. Le roi a vingt-deux ans et annonce qu’il gouvernera désormais seul. Colbert le servira vingt-deux années. En septembre, il provoque la chute de Fouquet et exerce rapidement les fonctions de principal ministre des finances avant d’en recevoir officiellement les titres : contrôleur général des finances en 1665, secrétaire d’État à la Maison du roi et à la Marine en 1669. Sous un seul règne, il façonne durablement l’administration française.

Le 6 septembre 1683, la « maladie de la pierre » – des coliques néphrétiques – l’emporte. Il est alors si impopulaire pour sa politique fiscale que son cercueil traverse Paris de nuit, escorté par les archers du guet.

D’un côté, demeure l’homme qui bâtit l’État économique français : manufactures, arsenaux, académies, grandes ordonnances. Une flotte presque inexistante en 1661 devient, vingt ans plus tard, la deuxième marine d’Europe.

De l’autre, le ministre qui reçoit en 1681 l’ordre royal de préparer la codification de l’esclavage colonial : il ouvre le chantier, commande les mémoires et meurt en 1683 avant que son fils, Seignelay, ne fasse promulguer l’édit de mars 1685. Le Code noir restera appliqué jusqu’en 1848.

Pour la défense, le procès économique se plaide mal. Le cœur du mercantilisme repose sur une idée simple : dans un monde où les métaux précieux sont perçus comme la mesure de la richesse, une nation s’enrichit en exportant davantage qu’elle n’importe.

Le tarif de 1667 double ou triple les droits sur de nombreux produits hollandais. Les Provinces-Unies ripostent en suspendant leurs importations françaises. Les tensions commerciales viennent s’ajouter aux rivalités politiques et territoriales qui conduisent à la guerre de Hollande en 1672. Six années de conflit, une coalition européenne et des finances exsangues plus tard, les traités de Nimègue ramènent la France au tarif de 1664. L’expérience protectionniste se referme sans avoir atteint ses objectifs.

Les manufactures privilégiées vivent de monopoles et de règlements qui figent souvent les procédés. Les compagnies de commerce françaises échouent presque toutes face à la Compagnie néerlandaise des Indes orientales, portée par un vaste actionnariat privé.

L’Angleterre protège également son marché. Mais elle s’appuie davantage sur des capitaux privés. Là où l’Angleterre confie son protectionnisme à des actionnaires, la France le confie à des inspecteurs.

L’outil administratif – intendants, contrôle général, inspection des manufactures – fait ses preuves. La doctrine, beaucoup moins. La France conservera les deux.

Sur le second acte, la précision est indispensable. Écrire que Colbert a rédigé le Code noir est matériellement faux.

Soutenir qu’il n’y est pour rien est politiquement tout aussi faux. Il ouvre le dossier, fixe la méthode, désigne les rapporteurs. Le texte prolonge la logique administrative qu’il avait engagée avant sa mort. Son article 44 fait des esclaves des biens meubles ; il organise le fouet, le marquage au fer, les mutilations et la peine de mort. La Barbade anglaise avait ouvert cette voie dès 1661. Ce contexte explique une époque ; il n’excuse en rien les choix accomplis.

L’homme disparaît ensuite derrière ses légendes. La célèbre formule sur « l’art de plumer l’oie avec le moins de cris possible » n’est attestée dans aucune source contemporaine de Colbert. Le portrait inverse résiste tout aussi mal à l’examen. L’historien Daniel Dessert a montré un ministre profondément inséré dans le système fisco-financier qu’il prétendait moraliser : il fait tomber Fouquet pour des pratiques qu’il tolère ensuite chez ses propres financiers.

La statue défendue comme la statue attaquée reposent ainsi sur deux récits simplifiés. Aucun ne résume réellement l’homme.

Trois voies existent. Aucune n’exige une loi.

Contextualiser. Une plaque rappelant à la fois ce que fut Colbert et ce que fut le Code noir transformerait un monument en document, sans rien détruire ni absoudre personne. Une décision du bureau de l’Assemblée nationale suffirait.

Distinguer. La méthode colbertiste a contribué à des réussites comme le programme électronucléaire, le TGV ou Airbus. Elle a aussi produit des impasses comme le Plan Calcul, Bull ou le Minitel. La différence tient moins au montant de l’argent public qu’à l’existence d’un client capable de dire non. Le colbertisme réussit lorsqu’il construit une infrastructure. Il échoue lorsqu’il prétend choisir le produit.

Instruire. Trois siècles et demi n’ont toujours pas permis d’inscrire cette distinction dans une véritable doctrine. Nous continuons souvent d’appeler « souveraineté » ce qui n’est parfois qu’une commande publique sans arbitre économique.

Reste le procès de substitution. Le pays débat avec passion du socle. Il ne débat presque jamais de la doctrine. Un tribunal juge le portrait pendant que le véritable prévenu attend dans le couloir.

Le premier procès est symbolique. La Cour de cassation vient d’en autoriser la poursuite.

Le second engage des dizaines de milliards d’euros chaque année. Personne ne l’a jamais véritablement instruit.

En 2026, la question n’est plus seulement de savoir si Colbert mérite sa statue, mais si le colbertisme mérite encore d’être la doctrine implicite de l’État français.

Paul Corey