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George Soros

Sur les devises, il calculait au dollar près. Sur le monde, il a fini par perdre la mesure.

George Soros

Rescapé de la Shoah devenu financier milliardaire, il a transformé une théorie philosophique apprise à Londres en la plus grande machine philanthropique du monde — et l’une des plus controversées.

György Schwartz naît le 12 août 1930 à Budapest, dans une famille juive assimilée. Son père, Tivadar, avocat et ancien prisonnier de guerre en Russie, obtient de faux papiers pour toute la famille en 1944, sous l’occupation nazie. Le jeune György survit caché, sous une fausse identité chrétienne, pendant que la majorité des Juifs hongrois est déportée.

Cette expérience de la survie par la dissimulation marquera durablement sa vision du monde.

En 1947, fuyant l’occupation soviétique de la Hongrie, il émigre à Londres. Il travaille comme porteur de gare et serveur pour financer ses études à la London School of Economics, où il obtient un diplôme de philosophie en 1951 puis une maîtrise en 1954. Il y suit les cours de Karl Popper, dont la théorie de la « société ouverte » devient la matrice intellectuelle de toute sa vie future.

En 1956, il s’installe à New York et débute dans la finance. En 1969, il fonde avec Jim Rogers le Quantum Fund, l’un des tout premiers hedge funds macro: des fonds qui ne parient pas sur des entreprises individuelles, mais sur les grandes tendances économiques mondiales : taux d’intérêt, dettes publiques, tensions géopolitiques, valeur des devises.

Soros y applique sa propre théorie, la « réflexivité » : les perceptions des marchés influencent les prix, qui à leur tour transforment la réalité économique qu’ils étaient censés simplement refléter. Le marché ne se contente pas d’observer l’économie, il la façonne. Soros apprend à exploiter ces boucles avec une constance redoutable.

Le 16 septembre 1992, « Mercredi noir », il parie contre la livre sterling à hauteur de 10 milliards de dollars. La Banque d’Angleterre, incapable de défendre sa parité, sort du mécanisme de change européen. Soros empoche plus d’un milliard de dollars en une seule journée et devient « l’homme qui a fait sauter la Banque d’Angleterre ».

En 1979, il crée Open Society Fund, devenu Open Society Foundations, directement inspiré de Popper. Il finance des dissidents en Europe de l’Est dès les années 1980, fonde la Central European University en 1991, injecte des milliards dans la transition démocratique post-communiste.

Depuis 1979, il a donné plus de 32 milliards de dollars à ses fondations, l’essentiel de sa fortune. Forbes le désigne en 2020 comme le plus généreux au monde en proportion de patrimoine.

Son parcours reste néanmoins entaché d’une condamnation française pour délit d’initié, liée à un achat d’actions Société Générale en 1988 : condamnée en 2002, confirmée par la Cour de cassation puis par la Cour européenne des droits de l’homme en 2011, elle se solde par une amende de 940 500 euros après plus de vingt ans de procédure. Il a toujours nié toute faute : « I think I know what is insider trading and what isn’t. »

Depuis les années 2010, il concentre ses interventions sur l’Union européenne.

Dans La tragédie de l’Union européenne (2014), il la décrit tombée en dix ans du rang de puissance unifiée à celui de confédération minée par le chômage et les rivalités nationales. Après le Brexit, il juge la désintégration « pratiquement irréversible ».

Soros cible Orbán, Kaczyński, puis Meloni, jugée « encore plus extrémiste » que Salvini. Il prévient que sans sursaut face au populisme, l’UE pourrait suivre « le chemin de l’Union soviétique » de 1991.

Dans le même mouvement, ses fondations financent des ONG pro-UE et pro-migrants, brouillant la frontière entre analyse et militantisme actif. Il est déclaré persona non grata en Russie dès 2015. Ses fondations sont expulsées de Hongrie en 2018.

Son nom nourrit depuis des années des théories du complot, parfois à relents antisémites, le présentant comme un marionnettiste occulte dirigeant en secret révolutions et migrations. Aucune preuve crédible ne supporte ces accusations.

En 2023, à 92 ans, il transmet les rênes de son empire à son fils Alex Soros.

Ainsi, le traumatisme de la Shoah puis la fuite du communisme expliquent sans peine l’attachement de Soros à la société ouverte de Popper. Sur les marchés, sa méthode reste d’une rigueur inflexible, calculée au dollar près.

Mais transposée à la politique de plus de cent pays, cette même conviction unique se dilue en une dispersion tous azimuts, démocratie, migrations, justice pénale, populisme, où nul, pas même lui, ne peut avoir étudié chaque dossier avec la précision qu’il appliquait autrefois aux devises.

Reste alors une frontière que ses milliards n’ont jamais clarifiée : entre la philanthropie qui finance une université et l’influence qui pèse sur des choix électoraux, où s’arrête l’analyse et où commence, chez cet homme si rigoureux ailleurs, une conviction plaquée sans discernement sur des terrains qu’il maîtrise moins bien qu’il ne le croit ?

Paul Corey