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Karl Popper

Ce qui refuse d'être contredit - théorie, idéologie, mouvement - n'a sa place ni dans le savoir, ni dans la cité.

Karl Popper

Le philosophe qui a fait de la remise en question, et non de la certitude, le moteur du savoir et de la liberté.

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Karl Raimund Popper naît à Vienne le 28 juillet 1902, dans une famille juive cultivée où l’on aime le droit, la musique et les livres. Son père, avocat, possède une bibliothèque de 14 000 volumes. Enfant précoce, il se rapproche un temps des mouvements socialistes viennois, avant de s’en éloigner vers 1919, choqué par une manifestation communiste où plusieurs jeunes gens trouvent la mort.

À l’université de Vienne, dans les années 1920, il étudie les mathématiques, la physique et la psychologie. Il y découvre de près deux systèmes de pensée qui fascinent son époque : la psychanalyse de Freud et le marxisme. Mais plus il les examine, plus il les trouve suspects. Non parce qu’ils seraient faux, mais parce qu’ils semblent capables d’expliquer n’importe quoi, sans jamais pouvoir être pris en défaut.

Cette intuition deviendra le socle de toute son œuvre.

En 1934, il publie à Vienne son seul grand livre écrit en allemand, Logik der Forschung. Il y avance une idée qui va bouleverser la philosophie des sciences : une théorie n’est scientifique que si elle peut, en principe, être réfutée par l’expérience.

Il fréquente alors les membres du Cercle de Vienne, ce cercle de philosophes qui pensaient au contraire qu’une théorie devient scientifique quand on peut la vérifier. Il les combat sur ce point précis, sans jamais devenir l’un des leurs.

En 1937, la montée du nazisme et son ascendance juive le forcent à l’exil. Il part enseigner à l’université de Canterbury, à Christchurch, en Nouvelle-Zélande, où il passera huit ans, coupé du monde en guerre. C’est là, isolé aux antipodes, loin de tout, qu’il écrit son grand livre politique.

La Société ouverte et ses ennemis est publié en 1945. Popper y cherche l’origine philosophique du totalitarisme qui vient de ravager l’Europe. Sa réponse : le mal remonte à une tradition vieille de 2 500 ans, l’historicisme, cette croyance en des lois inéluctables de l’Histoire qui autoriserait quelques esprits éclairés à imposer un ordre au nom du sens de l’Histoire.

Il s’en prend à Platon, dont la cité idéale (castes figées, censure, philosophes-rois) incarne pour lui le modèle même de la société fermée. Il s’en prend à Hegel, dont la philosophie de l’État aurait fourni les armes intellectuelles au culte de la nation. Il s’en prend enfin à Marx, dont il salue l’humanisme sincère tout en rejetant le matérialisme historique, qu’il juge dogmatique : une prophétie qui se prétend scientifique sans jamais pouvoir être démentie.

Dans ce même livre, Popper formule le paradoxe de la tolérance. Une société qui tolère tout, sans aucune limite, finit par être détruite par les mouvements intolérants qui profitent de cette liberté pour la supprimer de l’intérieur.

Une société ouverte a donc le droit, même le devoir, de refuser sa tolérance à ceux qui cherchent à l’anéantir.

Début 1946, Popper rentre en Europe. Sur la recommandation de Hayek, il rejoint la London School of Economics, où il fonde le département de logique et de méthode scientifique. Il y tiendra la chaire de logique de 1949 à 1969.

Le 25 octobre 1946, une réunion du club de philosophie de Cambridge tourne à l’esclandre : un échange houleux avec Wittgenstein, tisonnier à la main, reste dans les mémoires comme l’un des affrontements les plus célèbres de la philosophie du XXe siècle.

Fait chevalier en 1965, Popper résume sa pensée dans une formule devenue célèbre.

Une théorie scientifique ne se reconnaît pas à ce qu’elle peut confirmer, mais à ce qu’elle risque d’être démentie par les faits.

Il en tire une conséquence radicale, valable aussi bien en science qu’en politique : rien n’est jamais définitivement vrai ou prouvé. Il n’existe que des théories réfutées, et des théories pas encore réfutées. Par essence, une théorie scientifique est toujours provisoire, toujours en sursis face au prochain fait qui pourrait la contredire.

Son influence dépasse largement la philosophie. George Soros, qui fut son élève à la LSE, baptisera ses fondations en son honneur. Mais des philosophes comme Thomas Kuhn et Imre Lakatos montreront plus tard que la science réelle avance rarement par simple réfutation : elle progresse plutôt par grands cadres de pensée, des paradigmes qui résistent longtemps aux anomalies avant de céder.

Popper meurt à Londres le 17 septembre 1994, à 92 ans.

Ainsi, Karl Popper a construit toute une philosophie sur une idée simple et vertigineuse : rien n’est jamais acquis, ni en science ni en politique. Il laisse derrière lui une leçon d’humilité intellectuelle que ses héritiers les plus influents, de Soros à ses propres critiques, n’ont cessé de réinterpréter, chacun à sa manière.

Paul Corey