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Radicalisation circulaire : quand l’échec devient la preuve de ses convictions

Alors, aucune preuve contraire ne suffit plus à changer de direction...

Radicalisation circulaire : quand l’échec devient la preuve de ses convictions

Au premier semestre 2026, le marché français de l’électricité a passé 407 heures en prix négatifs, près d’une heure sur dix. Le 1er mai, le mégawattheure est tombé à moins 498 euros. La réponse publique consiste à déployer davantage de capacités EnR puis à organiser leur arrêt à distance.

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Une doctrine se juge à ce qui pourrait la démentir. Retirez cette propriété et vous obtenez un dispositif capable d’absorber n’importe quel résultat, y compris ceux qui devraient l’abattre.

Le mécanisme mérite un nom, la radicalisation circulaire.

Le cercle démarre toujours de la même façon. Une politique produit un résultat décevant. La déception devrait ouvrir un réexamen du principe. Ce réexamen coûte cher, puisqu’il oblige à toucher au socle. Une issue plus économique existe : imputer l’échec au caractère inachevé de la politique elle-même. Le remède devient alors l’intensification du traitement qui a produit le symptôme. Et chaque tour de boucle rend le tour suivant plus difficile à interrompre.

Trois terrains montrent la mécanique à l’œuvre.

L’intégration européenne fournit le cas le plus pur. La monnaie unique naît sans budget fédéral, sans dette commune, sans union bancaire achevée. La crise de 2010-2012 autorisait deux lectures opposées, l’une jugeant que l’euro était allé trop loin, l’autre qu’il n’était pas allé assez loin. La seconde l’a emporté. Schengen produit des difficultés de contrôle aux frontières, la réponse devient une gestion européenne des frontières. Les armées nationales apparaissent dispersées, la réponse devient une défense européenne. Le Covid frappe les économies nationales, la réponse franchit une étape supplémentaire avec plusieurs centaines de milliards d’euros d’emprunts communs. Le raisonnement peut parfaitement être fondé, une construction inachevée fonctionnant réellement moins bien qu’une construction complète. Mais la difficulté surgit ailleurs.

Dans cette logique, même les résultats défavorables conduisent rarement à la prescription inverse. Le succès valide l’intégration, l’échec démontre son insuffisance, le rejet populaire révèle un déficit de pédagogie, la résistance des gouvernements accuse les nationalismes. La prescription est toujours là même quel que soit le diagnostic.

L’électricité intermittente offre le laboratoire le plus mesurable de cette mécanique, parce que les chiffres y sont publics et récents. Cent quarante-sept heures de prix négatifs en 2023. Trois cent cinquante-deux en 2024. Cinq cent treize en 2025. Quatre cent sept pour le seul premier semestre 2026. Un prix négatif ne constitue aucune anomalie en soi. Il signale qu’à certaines heures l’offre dépasse la demande et les capacités d’absorption du système. Toute la question porte sur le rythme.

La fréquence du signal “prix négatif” a triplé en trois ans, les volumes de production renouvelable écrêtés ont doublé sur la seule année 2025 pour approcher trois térawattheures et les capacités susceptibles d’être arrêtées à distance ont été multipliées par près de dix. La trajectoire de déploiement demeure inchangée.

La collectivité finance le développement de capacités dont une partie doit ensuite être écrêtée, parfois avec compensation, un arrêté publié au Journal officiel du 24 juillet 2026 ramenant même de dix mégawatts à un mégawatt, par étapes à partir de décembre, le seuil des installations concernées.

Chacune de ces difficultés produit la même conclusion : accélérer le déploiement, ajouter du stockage, renforcer les interconnexions.

L’Allemagne pousse l’expérience plus loin encore. Les renouvelables y couvrent 58 % de la production électrique nette, pour une intensité carbone de 330 grammes par kilowattheure en 2025, quand la production française s’établit à 20 grammes selon la même méthode de calcul.

Le résultat allemand devrait constituer une donnée pour le débat français. Il y fonctionne comme un argument supplémentaire en faveur du même chemin.

Le progressisme gestionnaire referme le cercle sur l’État lui-même. Depuis le début des années quatre-vingt, le pays a multiplié les choix de protection, de réduction du temps de travail et d’extension de la dépense, sous des majorités de gauche puis sous des majorités se déclarant étrangères aux deux camps. Le résultat agrégé est connu. La dépense publique atteint 57,2 % du PIB, la dette est passée d’environ 65 % en 2007 à 117,5 % au premier trimestre 2026, le taux d’emploi des 55-64 ans plafonne à 60,4 % contre 75,2 % en Allemagne.

Ces chiffres devraient déclencher une question simple sur la capacité du pays à produire ce qu’il a décidé de distribuer. Ils déclenchent autre chose. Les services publics fonctionnent mal, ils manquent de moyens. Le déficit persiste, certaines catégories contribuent insuffisamment. Les inégalités demeurent, la redistribution reste trop faible. Les retraites pèsent lourd, une génération a capté la ressource.

Chaque difficulté justifie ainsi l’extension de l’intervention qui devait initialement la résoudre. C’est la cécité du dénominateur portée à son comble, l’attention se fixant sur le partage jusqu’à perdre de vue la production.

La radicalisation circulaire produit souvent son coupable, un fusible qui grille pour sauver la machine.

Aucune de ces trois doctrines n’est circulaire par nature. Elles le deviennent lorsque leurs échecs cessent de constituer une raison possible de réduire leur champ d’application pour devenir une raison de l’étendre.

La radicalisation circulaire ne se confond pas à la persévérance après un échec. Il peut être parfaitement rationnel de persévérer. Elle commence lorsqu’aucun échec imaginable ne peut plus conduire à changer de direction.

En mars 1983, la gauche française a interrompu la boucle en abandonnant la relance pour la rigueur. L’Union européenne a reculé aussi, par la subsidiarité, par les exemptions nationales, par l’abandon de projets entiers. Une doctrine politique peut rester perméable au réel. C'est la ligne de partage entre une politique et une croyance.

Quel résultat chiffré, observable et daté conduirait un fédéraliste à souhaiter moins d’Europe ?

Quel niveau de prix négatifs conduirait à ralentir le déploiement des énergies intermittentes ?

Quel niveau de dépense publique conduirait à conclure qu’il faut moins d’État ?

Quand la doctrine a franchi la frontière qui sépare la politique de la foi, aucune réponse n’est recevable. Cette forme d’autisme inhibe toute capacité de correction.

Une démocratie supporte sans peine de mauvaises politiques, elle peut les corriger. Mais quand un diagnostic devient intouchable, la radicalisation s’auto - entretient.

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Paul Corey