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Cookies + cloud = World Wide Watch

Édito WOW! · 2 août 2026

Cookies + cloud = World Wide Watch

En 1994, un ingénieur de 23 ans invente en une semaine un fichier texte de quelques octets pour guérir l’amnésie du web. Trente ans plus tard, sa création est la pierre angulaire de la publicité mondiale et son inventeur, qui l’avait conçue pour empêcher le pistage, plaide pour qu’on l’encadre.

D’abord, LE COOKIE

Le web est né sans mémoire, par choix de conception. Son protocole fondateur traite chaque clic comme une première rencontre : impossible de construire le moindre panier d’achat. En juin 1994, chez Netscape, Lou Montulli ressuscite une vieille astuce d’informaticien, le « magic cookie », qui permet aux sites de reconnaître leurs visiteurs. Il écarte délibérément l’identifiant permanent, qui aurait permis de pister les internautes de site en site. Le cookie naît comme un dispositif protecteur de la vie privée. La précaution tient moins de deux ans face au marché.

Une faille de l’implémentation permet aux régies publicitaires présentes sur mille sites de reconnaître le même internaute partout. Dès 1996, les ingénieurs chargés de standardiser les cookies exigent le blocage par défaut de ces « cookies tiers ». La norme restera lettre morte.

Le “capitalisme de surveillance” vient de trouver son infrastructure.

L’épilogue dit tout des rapports de force. En 2020, Google promet de supprimer les cookies tiers de Chrome, utilisé par près des deux tiers des internautes. Cinq ans de reports plus tard, l’entreprise enterre définitivement le projet. Le gardien du navigateur dominant est aussi la première régie publicitaire du monde : on ne demande pas au boulanger de supprimer le pain.

Ensuite, LE CLOUD

Le cloud, lui, concentre la mémoire des données. Le « nuage » évoque des informations flottant dans les airs ; la réalité tient dans des hangars abritant des centaines de milliers de serveurs.

Vos photos reposent sur l’ordinateur de quelqu’un d’autre et ce quelqu’un d’autre a trois noms. Amazon, Microsoft et Google concentrent les deux tiers des dépenses mondiales d’infrastructure cloud.

Les besoins en electricité enterrent définitivement le “nuage” dans le monde réel.

Selon l’Agence internationale de l’énergie, ces hangars ont consommé 415 térawattheures en 2024 ; ils devraient plus que doubler d’ici 2030, approchant la consommation annuelle du Japon. Le nuage peut aussi brûler : le 10 mars 2021, un incendie détruit un centre de données d’OVHcloud à Strasbourg, et 3,6 millions de sites deviennent inaccessibles.

Le cloud a une adresse postale, des murs et tout ce qui a des murs peut s’effondrer.

Le cookie est un sticker qu’on vous colle en entrant dans la maison. Le cloud, c’est la maison. Et c’est celle du voisin.

Refuser un cookie, c’est refuser d’être suivi dans une maison qui ne vous appartient pas. Les données européennes reposent chez trois fournisseurs américains, à portée de lois extraterritoriales. L’Europe régule ce qu’elle n’héberge pas : elle rédige le règlement intérieur d’un immeuble dont elle n’a pas les clés.

La leçon dépasse les cookies. Dans le numérique, le fait accompli technique précède toujours la norme. L’alerte des ingénieurs date de 1996 ; le premier règlement européen contraignant, de 2018. Vingt-deux ans d’écart, le temps qu’un modèle économique entier se bâtisse sur la faille.

WWW = World Wide Watch

Trente ans de cookies et de cloud ont gardé les initiales mais changé le sens pour faire du web une toile qui observe autant qu’elle relie. Le réseau conçu pour survivre à une guerre nucléaire se souvient de nous mieux que nous-mêmes, et ce souvenir a des propriétaires. Nos données sont un patrimoine que l’Europe a laissé partir sans inventaire ni notaire.

La vie privée est un combat perdu. La propriété de notre mémoire est un combat qui n’a pas commencé.

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Paul Corey