Pourquoi Pangram ?
Facile à détourner, son intérêt est quasi-nul pour le lecteur Substack.

Le protocole tient en trois lignes.
Je fais plaider « la Terre est plate » par une IA. Elle s’exécute avec l’entrain d’un stagiaire — il est important de noter, par ailleurs, en définitive — et me livre cinq paragraphes de guimauve prudente. Scan Pangram : 100 % IA.
Je réécris le même texte à la main. Mêmes idées, mêmes arguments : l’horizon est plat, personne n’est allé sur la Lune vérifier, les instruments sont hors de portée du commun des mortels. Scan : 100 % humain. Barre verte pleine largeur. Entièrement rédigé par un humain.
Le fond n’a pas bougé d’un pouce. Seule la forme a changé.
L’outil marche donc. Deux fois sur deux, sans hésiter. La moitié de Substack passe la semaine à crier à la chasse aux sorcières ; ce n’est pas mon propos. Bravo, sincèrement.
Reste à savoir quelles sorcières ?
Car regardez ce que Pangram a certifié : qu’un humain avait écrit que la Terre est plate. C’est vrai. C’est même la seule chose vraie du document.
Sur la rotondité de la planète, rien. Sur quatre siècles de mesures, rien. Sur l’indigence des arguments, rien. On ne le lui avait pas demandé. La machine a examiné mon texte avec la plus grande attention et m’a informé que j’existais. Merci.
Et le meilleur reste à venir.
Comparez les deux versions. L’IA est restée molle. Elle nuance, elle appelle au dialogue constructif entre les différentes perspectives : un platisme de séminaire d’entreprise dont personne ne sortira converti.
L’humain, lui, a fait son travail. Les scientifiques nous font croire. La vérité détenue par des élites, contraire aux observations du peuple. Du ressentiment, du rythme, un ennemi. Ces phrases n’existent pas dans la version générée.
La version humaine est meilleure. Plus efficace, plus dangereuse. Et c’est elle qui repart avec le tampon vert.
Pourquoi ? Regardez ce que la machine a vu. Le grain. L’aspérité. La faute, surtout : j’ai laissé traîner un « on peut donc logiquement s’exprimer de bonne raison d’en douter » qui ne veut strictement rien dire. On peut soupçonner cette bouillie d’avoir décidé de tout. Aucune machine n’écrirait ça. C’est donc signé par un humain.
Retenez la recette. Pour être humain, il suffit d’être imparfait.
Excellente nouvelle pour les tricheurs. Écrire demande du travail ; froisser un texte, non. Trois virgules mal placées, une répétition, un adjectif en trop, et le voilà certifié.
La barre verte ne sépare pas celui qui pense de celui qui simule. Elle sépare celui qui a pris la peine de maquiller sa copie de celui qui ne l’a pas prise.
Le détecteur n’attrape que les paresseux. C’est déjà quelque chose. Mais ce n’est pas ce qu’on nous a vendu.
Alors à quoi sert le bouton ?
Pas au lecteur. Celui qui doute d’un texte a déjà tranché avant de scanner ; celui qui ne doute pas ne clique jamais. Et que faire du résultat, au juste ? Vert, 100 % humain : imparfait, donc sincère ? Marron, 100 % IA : manipulé, donc suspect ? Le bouton n’ajoute aucun discernement sur le fond. Il en dispense sans réel fondement.
Pire, il déplace la charge. Hier, le lecteur jugeait un texte. Aujourd’hui, l’auteur doit prouver qu’il l’a écrit. Prouver un négatif, l’exercice le plus désespérant qui soit. Et pendant qu’il le prouve, personne ne lit ce qu’il a écrit.
Le bouton ne s’adresse donc pas au public. Il s’adresse aux auteurs.
C’est du marketing, et il n’y a là aucun scandale. Substack a bâti sa marque entière sur la fidélité aux écrivains, contre des plateformes qui les traitent en fournisseurs de contenu.
Le message est limpide : ici, votre travail sera distingué du bruit. On tient à vous. C’est l’argument commercial le mieux ajusté que la maison pouvait produire cette année. Il ne coûte presque rien: quelques lignes de code, une barre de couleur, un partenariat.
Un détail matériel achève de le montrer. La détection ne porte que sur les textes publiés après le 21 juillet. Tout ce qui précède est sanctuarisé. Les installés ne risquent rien sur leurs archives ; les arrivants démarrent sous scanner. Le dispositif rassure ceux qui sont déjà là et surveille ceux qui arrivent.
Cent cinquante ans après avoir refusé à la photographie le statut d’art sous prétexte qu’une boîte faisait le travail, nous avons fabriqué une boîte chargée de vérifier qu’aucune boîte n’a fait le travail. Pour savoir si une machine avait écrit, on a demandé à une machine. Elle a répondu non. Elle ne pouvait rien répondre d’autre : elle ne sait pas ce qu’est la Lune, elle sait ce qu’est une cadence de phrase.
Reste la seule question, celle qu’aucun bouton ne fera jamais. Ce texte est-il bon, juste, utile, plaisant, crédible ? Et qui répond de ce qu’il affirme ?
La Terre est ronde. J’ai écrit le contraire, de ma main. Une machine a certifié que le texte était 100% humain. SO WHAT ?
Paul Corey