Dario et Daniela Amodei
Les architectes d’Anthropic

Dario et Daniela Amodei sont nés à San Francisco, respectivement en 1983 et 1987. Tous deux d’origine italo-américaine, ils sont issus d’une famille modeste : leur père Riccardo Amodei, artisan du cuir italo-américain originaire de Massa Marittima en Toscane, est décédé alors que Daniela était jeune adulte après plusieurs années de problèmes de santé. Leur mère Elena Engel, juive américaine née à Chicago, travaillait comme cheffe de projet pour des bibliothèques.
Dario : le physicien
Né en 1983 à San Francisco, Dario Amodei est formé à Stanford puis à Princeton , où il obtient un master et un doctorat, avec une thèse intitulée “Network-Scale Electrophysiology: Measuring and Understanding the Collective Behavior of Neural Circuits” (2011).
Cette période lui laisse une obsession durable : rendre visibles les structures internes des systèmes complexes.
Sa trajectoire suit ensuite l’essor du deep learning. Après Princeton, il passe par Baidu, puis Google Brain, où il travaille comme chercheur senior en deep learning, cherchant à étendre les capacités des réseaux de neurones. En 2016, il rejoint OpenAI, où il devient vice-président de la recherche, dirige le développement de GPT-2 et GPT-3, et est crédité comme co-inventeur de la technique RLHF (reinforcement learning from human feedback), méthode aujourd’hui centrale pour aligner les modèles d’IA sur les préférences humaines.
Il est également connu pour ses travaux fondateurs sur les “scaling laws”, qui ont fourni un cadre pour comprendre et prédire les capacités des systèmes d’IA avancés.
Daniela : le parcours atypique
Diplômée en littérature anglaise (avec mineure en sciences politiques) de l’UC Santa Cruz en 2009, où elle bénéficiait par ailleurs d’une bourse de flûte classique, Daniela Amodei ne vient pas du monde technique. Elle débute en politique, d’abord sur une campagne électorale puis au bureau du représentant démocrate Matt Cartwright (Pennsylvanie).
En 2013, elle rejoint Stripe comme l’une des premières employées, d’abord centrée sur le recrutement durant la phase de formation de l’entreprise fintech, avant de diriger simultanément les équipes de gestion des risques, d’opérations centrales et de souscription, développant une réputation de rigueur dans la conception de processus et la pensée systémique.
Sa première exposure au machine learning vient de ce travail transversal sur les modèles de fraude et de crédit chez Stripe.
En 2018, elle rejoint OpenAI, où elle occupe successivement plusieurs fonctions : elle gère d’abord l’équipe pendant le développement de GPT-2, avant de basculer vers la sécurité et les politiques publiques. Ses rôles couvrent ainsi management d’ingénierie, vice-présidence des opérations liées au personnel, puis supervision des fonctions de sécurité technique et de politique, période durant laquelle elle supervise les fonctions de sécurité technique pendant le développement de GPT-2 et GPT-3.
La rupture avec OpenAI
Dario Amodei quitte OpenAI en décembre 2020. Il ne part pas seul : quatorze chercheurs le suivent dans les mois suivants, dont sa sœur Daniela, alors vice-présidente sécurité et politiques, ainsi que plusieurs des esprits techniques les plus solides d’OpenAI.
Le départ est discret (aucune lettre publique, aucun fil Twitter) mais ciblé : ce sont les personnes qui avaient construit l’infrastructure de scaling et comprenaient, mieux que quiconque, ce dont la prochaine génération de modèles serait capable.
Le désaccord de fond ne portait ni sur l’argent ni sur Microsoft, mais sur la sécurité et la manière de construire l’IA de façon responsable. La proposition de Dario en interne était d’augmenter drastiquement l’investissement dans la recherche en interprétabilité et en alignement ; la réponse fut tiède. Il est donc parti.
L’interprétabilité vise à comprendre comment l’IA raisonne, tandis que l’alignement cherche à garantir qu’elle agit conformément aux intentions et aux valeurs humaines.
Un parallèle frappant mérite d’être noté : quand le conseil d’administration d’OpenAI a tenté de licencier Sam Altman en novembre 2023 pour des raisons de sécurité, l’entreprise a presque implosé publiquement. Quand Amodei est parti pour les mêmes raisons deux ans plus tôt, presque personne en dehors de la communauté IA ne l’a remarqué.
La fondation d’Anthropic
Le groupe fonde Anthropic au début de 2021 avec 124 millions de dollars de financement initial. Aux côtés des deux Amodei, cinq autres anciens chercheurs d’OpenAI participent à la fondation. L’entreprise est structurée comme une “Public Benefit Corporation”, configuration qui l’oblige à équilibrer profit et bénéfice public.
Le pitch fondateur auprès des investisseurs était délibérément double : construire les systèmes d’IA les plus puissants tout en cherchant simultanément comment les rendre sûrs.
Cet engagement a pris une forme technique concrète en 2022 avec l’article fondateur sur la “Constitutional AI”, une méthode d’entraînement des modèles pour qu’ils soient utiles, inoffensifs et honnêtes via un retour généré par IA contre un ensemble de principes écrits.
La répartition des rôles aujourd’hui
Dario fixe la vision, la stratégie, la recherche et la politique de l’entreprise, tandis que Daniela, en tant que présidente, se concentre sur les opérations quotidiennes et le volet commercial. Elle dirige les opérations commerciales, le recrutement et les équipes consacrées à la sécurité de l’IA et à l’alignement des modèles.
Côté vie personnelle, Daniela est mariée depuis 2017 à Holden Karnofsky, cofondateur d’Open Philanthropy (devenu Coefficient Giving), une précision utile car la confusion la plus fréquente est de croire que Daniela et Dario sont mariés, alors qu’ils sont frère et sœur.
L’ascension de l’entreprise
En 2025, perçue au départ comme un petit acteur marginal de la Silicon Valley, l’entreprise a balayé tous les doutes : ses revenus sont passés de zéro à près de 19 milliards de dollars annualisés en un temps record, pour une valorisation de 380 milliards de dollars.
Anthropic a clôturé un tour de table de 30 milliards de dollars en février 2026 à cette valorisation de 380 milliards, et était, selon des informations de fin avril 2026, en discussion pour une nouvelle levée proche de 900 milliards de dollars, un montant qui placerait l’entreprise devant OpenAI, le laboratoire que Dario a quitté en 2021.
Claude Code, l’assistant de codage IA d’Anthropic, a atteint 2,5 milliards de dollars de revenus annualisés en février 2026. L’ entreprise tire environ 80% de ses revenus de sa clientèle d’entreprise.
Postures publiques et tensions avec Washington
Contrairement à la plupart des dirigeants technologiques, Dario Amodei ne se contente pas de célébrer les progrès de l’IA. Il alerte aussi sur ses dangers.
Cette posture l’a mis en friction directe avec l’administration américaine : le Pentagone a placé Anthropic sur liste noire après le refus de Dario que ses modèles soient utilisés pour des armes autonomes ou la surveillance de masse, ce qui a coûté à l’entreprise un contrat lucratif remporté par OpenAI.
Reconnaissance
Dario figure au Time 100 de 2025 et Daniela au Time 100 des personnalités les plus influentes de l’IA en 2022. Dans ce secteur, les femmes n’occupent qu’environ 10% des postes de direction et des rôles techniques de premier plan.
La trajectoire de Daniela — de la littérature anglaise aux campagnes électorales, de Stripe à OpenAI puis Anthropic — illustre une approche selon laquelle l’excellence opérationnelle, le leadership humain et le raisonnement éthique ne sont pas des “soft skills” mais des compétences différentes, complémentaires, utiles dont l’industrie de l’IA a un besoin urgent.
Paul Corey