En même temps
Kit de survie lexical · 2026

Une locution de trois mots qui a réussi l’exploit rare de se faire passer pour une méthode. Qui a tenu lieu de philosophie politique à une présidence entière. Et qui, à force d’être convoquée pour tout justifier sans jamais rien trancher, a fini par dire exactement ce qu’elle prétendait dépasser : l’incapacité à décider.
“En même temps” est une conjonction de simultanéité qui, dans son usage politique, prétend articuler deux propositions contradictoires en les tenant ensemble plutôt qu’en les tranchant. Elle refuse la disjonction — soit l’un, soit l’autre — et revendique la complexité du réel contre la clarté artificielle des camps.
La vérité ne réside pas dans un seul des termes, gouverner c’est habiter la tension plutôt que la résoudre. Dans sa version noble, c’est une posture intellectuelle défendable. Dans sa version pratique, c’est autre chose.
La dialectique hégelienne repose précisément sur ce mouvement : thèse et antithèse ne s’annulent pas, elles se dépassent dans une synthèse qui les contient. La pensée complexe d’Edgar Morin fait de la capacité à tenir plusieurs logiques contradictoires le signe de la maturité intellectuelle. Soit.
Mais Hegel aboutit à une synthèse. Morin à un diagnostic. Le “en même temps” politique, lui, s’arrête au milieu du gué — comme si nommer la tension dispensait de la résoudre.
Ce qui s’est passé en France à partir de 2017 mérite d’être dit sans précaution : la locution a fonctionné comme un écran. Réformer le travail et protéger les salariés. Ouvrir les frontières et contrôler les flux. Réduire la dette et investir massivement…
Tenir ces couples sans jamais arbitrer entre eux, c’est moins gouverner dans la nuance que promettre à chaque camp ce qu’il voulait entendre — en reportant indéfiniment le moment où il faudrait choisir. On gère le mécontentement, sans satisfaire personne.
“En même temps” ne se confond pas avec la nuance, qui approfondit une position. Il ne se confond pas avec la synthèse, qui suppose qu’on a effectivement confronté les termes et qu’une résolution a émergé de leur friction.
Sa version dégradée a un nom plus exact : le double discours — non pas tenir deux réalités ensemble, mais tenir deux électorats ensemble, sans que l’un ni l’autre ne s’aperçoive trop tôt de la manœuvre.
La locution est parfaitement adaptée : grammaticalement irréprochable, politiquement insaisissable. On ne peut pas la contredire puisqu’elle ne dit rien d’assez précis pour être faux. Ce que son triomphe révèle, c’est moins un trait de caractère qu’une loi du système.
Les démocraties contemporaines punissent les choix clairs et récompensent les formules enveloppantes. Un gouvernement qui dirait explicitement ce qu’il sacrifie serait d’une honnêteté que presque aucun électorat ne récompense. ”En même temps” est la forme linguistique de cet évitement structurel.
La singularité est d’en avoir fait une philosophie revendiquée, une marque, presque une fierté. Comme si l’absence de choix était elle-même un choix courageux.
Mais, dès qu’une locution devient une signature, elle perd toute neutralité analytique et entre dans la guerre des signes. Il suffit désormais de la citer pour que la critique soit entendue — sans avoir à développer. Le mot ne décrit plus : il accuse.
Et ceux qui auraient pu l’utiliser légitimement l’évitent comme on évite un nom brûlé.
WOW! On Words — Kit de survie lexical · 2026
Paul Corey