Socialo-progressisme : l’immobilisme au pouvoir
Tout commence en 1981...

Tout commence en 1981, puis surtout 1983. Confrontée à l’échec de ses promesses économiques irréalistes, une partie de la gauche abandonne la logique de lutte des classes pour déplacer son combat vers la défense des minorités et des valeurs sociétales. En passant du terrain des inégalités matérielles à celui des normes culturelles et morales, elle installe progressivement un cadre intellectuel plus diffus, mais plus solide — une pensée dominante difficile à contester et encore plus difficile à modifier qui imprègne toute la société.
De ce socle, émerge un courant présenté sous différents vocables: centrisme, camp de la raison, progressisme (novlangue pour socialisme), pensée complexe, bloc central, socle commun (par essence)… D’autres parlent aussi d’extrême-centre, de technocratie, d’oligarchie morale, de pensée unique ou de bien-pensance…
Tous ces mots dessinent le même ensemble : technocratique, européiste, moraliste, urbain, sûr de sa légitimité, influençant la décision publique depuis des décennies, dominant et conservateur, souvent dans le déni de réalité sur tous les sujets qui dérangent (insécurité, immigration, identité nationale, économie de marché vs rôle de l’Etat régalien, valeur travail, dépenses publiques et dette publique, réforme de l’Etat, durabilité du modèle social…)
En vérité, le socialo-progressisme est devenu paradigme culturel: le centre y devient synonyme de rationalité, le compromis une vertu universelle, l’expertise administrative une source de légitimité, l’ouverture un impératif moral, et la gestion technocrate une preuve de courage.
Cette doxa protège le statu quo au nom de la stabilité, critique les excès du marché tout en renforçant l’intervention publique, défend le modèle existant sans vraiment le modifier (réforme des retraites), et transforme l’immobilisme en sagesse compatissante.
En fait, la posture a surtout pour objet de conforter une élite installée dans son entre-soi parisien, auto-persuadée d’agir pour le bien commun, qui préfère ajuster les mots plutôt que changer les faits, multiplier les discours plutôt que prendre des risques, invoquer la morale plutôt que trancher les débats.
Elle ne se limite pas aux postes de pouvoir (Conseil d’Etat, Conseil Constitutionnel, Cour des Comptes, Comités Théodule..) : elle évolue dans tout “l’écosystème des sachants”— médias, école, droit, institutions, administrations, services publics de l’audiovisuel.. — qui façonne les standards, les récits et parfois le vocabulaire même du débat public.
Peu à peu, ce cadre délimite le champ du dicible et du pensable : quels sujets traiter, quels experts inviter, quels termes employer, quelles opinions tolérer. Les réseaux sociaux inquiètent moins pour leurs algorithmes délétères que pour leur absence de médiation contrôlable. Et lorsque le peuple ou ses représentants décident autrement qu’attendu, des mécanismes institutionnels légitimes mais interprétatifs peuvent ralentir, encadrer ou réorienter l’application des choix, nourrissant le sentiment que la démocratie n’est pleinement valide que lorsqu’elle confirme le centre.
Depuis bientôt 50 ans, le socialo-progressisme produit l’inverse de ses promesses.
À l’école, l’élève est placé « au centre », mais l’exigence recule, les savoirs s’effritent et les inégalités réelles s’accentuent, touchant d’abord les milieux populaires.
Dans la justice, l’analyse des causes tend à primer sur la sanction, les peines se réduisent, la récidive progresse et l’insécurité quotidienne pèse surtout sur les plus modestes.
Dans le travail, la protection l’emporte sur l’initiative, la durée se réduit, les dispositifs se multiplient et l’élan entrepreneurial s’étiole pendant que les plus dynamiques partent ailleurs.
Dans l’entreprise, normes, contrôles et soupçon envers la réussite freinent l’excellence et pénalisent d’abord ceux qui comptent sur la méritocratie pour s’élever.
S’ajoute une tension autour du suffrage universel. Quand le vote dérange, surgissent explications psychologiques, fronts moraux, dits “républicains’ et procédures contentieuses. Des outils juridiques légitimes — comme l’exécution provisoire — peuvent produire des effets politiques lourds avant l’épuisement des recours, alimentant ailleurs aussi la polarisation et le doute sur l’impartialité des procédures.
Au final, une matrice conçue pour garantir stabilité et rationalité apparaît, à force d’assurance, comme devenue conservatrice par inertie. On ne peut durablement célébrer la diversité des identités tout en restreignant le pluralisme des idées, invoquer l’État de droit tout en le percevant comme instrument politique, ni appeler à la stabilité lorsque celle-ci ressemble de plus en plus à l’immobilisme.
Les effets de cet immobilisme sont la vraie “menace existentielle” que doit affronter le pays. Vingt-huit lois sur l’immigration promulguées depuis 1980 sans jamais résoudre la question. Une dette publique à 120 % du PIB. Un État qui dépense 60 % du PIB sans parvenir à financer ni sa transition écologique, ni son armée, ni son école, ni sa propre réforme. Un modèle social à bout de souffle que personne ne veut réinventer.
Le pays ne décide plus. Il gère, amortit, repousse.
Un pays qui ne décide plus finit toujours par se soumettre (par exemple à l’UE fédérale).
Paul Corey