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Ils ignorent Friedman

Édito WOW! · 10 juillet 2026

Ils ignorent Friedman

En deux ans, l’inflation de 2021-2023 a effacé l’équivalent de 17 % du pouvoir d’achat des ménages européens. Sans qu’aucun parlement ne l’ait décidé, sans qu’aucun électeur ne l’ait approuvé. C’est le paradoxe démocratique que Milton Friedman avait identifié soixante ans plus tôt : laisser filer la monnaie, c’est taxer sans voter. Nos gouvernements pratiquent cet art avec une constance remarquable et une impunité totale.

Il existe des économistes que l’on cite. Et d’autres qui reconfigurent le débat pour un siècle. Milton Friedman appartient à la seconde catégorie. Nobel en 1976, conseiller de Reagan, inspirateur de Thatcher et, soixante ans après ses travaux, boussole d’un président argentin qui a retourné l’une des économies les plus chaotiques du monde.

Six mots résument l’essentiel.

L’inflation est toujours et partout un phénomène monétaire.

Nos décideurs européens auraient intérêt à les relire. Là où les dépenses publiques dépassent 55 % du PIB, où les déficits s’accumulent sans correction, où l’inflation de 2021-2023 a pris tout le monde par surprise - ou prétendu le faire -, Friedman reste une référence qu’on invoque poliment pour mieux l’ignorer.

Son diagnostic est d’une brutalité clinique.

Quand la masse monétaire croît plus vite que la production, les prix montent. Toujours.

Sa première révolution s’attaque au keynésianisme de l’après-guerre. Dans son œuvre coécrite avec Anna Schwartz en 1963, il démontre que la Grande Dépression n’a pas été un échec du marché mais une faute de banque centrale : la Fed a laissé un tiers de la masse monétaire s’évaporer en trois ans par inaction délibérée: refus de sauver les banques, maintien de taux élevés, abandon du rôle de prêteur en dernier ressort. Ben Bernanke, futur président de la Fed et Nobel, l’a admis en 2002 : vous aviez raison, nous ne le referons plus. Ce moment est rare : une institution reconnaissant sa faute devant son contradicteur.

Sa deuxième rupture porte sur la courbe de Phillips. Depuis 1958, les économistes croyaient tenir un arbitrage stable entre inflation et chômage. Friedman démontre en 1967 que cette relation ne tient qu’à court terme : dès que les agents anticipent l’inflation, les salaires s’ajustent et l’arbitrage disparaît. Les crises stagflationnistes des années 1970 lui donnent raison. Les banques centrales modernes lui doivent leur doctrine actuelle.

Sa troisième contribution est politique autant qu’économique. Dans Capitalism and Freedom (1962), il pose un principe inconfortable : une société où l’État occupe trop de place finit par brider la liberté politique. De là ses propositions alors scandaleuses : licences professionnelles abolies, impôt négatif préfigurant le revenu minimum, armée de métier. Cohérence logique, pas idéologique.

Son héritage le plus controversé reste le Chili de Pinochet. En 1975, Friedman se rend à Santiago cinq jours. Il sera hué lors du Nobel. Le bilan résume la tension de son œuvre : croissance réelle, inégalités structurelles persistantes. Efficacité macroéconomique et justice distributive ne se réconcilieront pas facilement.

En 2026, son laboratoire le plus spectaculaire est l’Argentine. Élu face à une inflation de 211 %, Milei applique la thérapie : dépenses publiques en recul de 27 % en 2024, passage de 18 à 9 ministères. L’inflation annuelle tombe à 31,5 % fin 2025, à peu près ce qu’elle était sur un seul mois à son arrivée. Premier excédent budgétaire en seize ans. Croissance revenue à plus de 5 % en 2025. Les tensions persistent, les inégalités restent vives. Mais la rupture avec trois décennies de dérive est réelle.

L’Europe offre le contre-exemple symétrique. Et le calendrier, ici, est accablant.

Le “quoiqu’il en coûte” n’était pas une métaphore : la BCE a mobilisé jusqu’à 1 850 milliards d’euros via son programme d’urgence pandémique, portant son bilan à plus de 7 500 milliards, soit 55 % du PIB de la zone euro. La masse monétaire M3 a progressé de plus de 12 % en 2020-2021. La poudre était là, abondante, sèche. En décembre 2021, l’inflation atteignait déjà 5,3 % en moyenne dans l’UE. Deux mois avant que le premier char russe franchisse la frontière ukrainienne.

La guerre en Ukraine n’a pas créé l’inflation européenne. Elle l’a dissimulée. Le pic à 10,6 % en octobre 2022 en zone euro a tout recouvert et nos gouvernements ont saisi l’aubaine avec une célérité remarquable. Le choc énergétique a amplifié un incendie qu’ils avaient eux-mêmes allumé. Poutine leur a offert l’alibi qu’aucune banque centrale ne pouvait espérer trouver seule.

Ni la BCE, ni Paris, ni Berlin n’ont rendu de comptes. Christine Lagarde avait qualifié l’inflation de “transitoire” en 2021. Elle ne s’est jamais vraiment expliquée sur son erreur de diagnostic. Les 17 % d’inflation, donc de pouvoir d’achat effacés entre 2020 et 2025 ne figurent dans aucun bilan politique. Aucun responsable n’a démissionné. Aucun parlement n’a ouvert d’enquête sur la séquence monétaire.

Friedman n’a jamais défendu l’anarchie. Il réclamait un État régalien concentré sur ses fonctions essentielles : justice, défense, droits de propriété, biens publics. Pas moins. Pas autre chose.

Ce qu’il combattait, c’était précisément ceci : des États qui dépensent au-delà de leurs moyens, financent l’excès par la création monétaire, puis désignent un ennemi extérieur quand la facture arrive.

Pourquoi des gouvernements qui dépensent sans compter continuent-ils d’invoquer Keynes pour ne pas réformer et de brandir Poutine pour ne pas s’expliquer ? La réponse est accablante.

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Paul Corey