Giorgia Meloni
De Garbatella au Palazzo Chigi : sans père, sans réseau, sans précédent...

Née le 15 janvier 1977 à Rome, dans le quartier populaire de Garbatella — cité ouvrière construite sous Mussolini, aujourd’hui fief de la gauche romaine. Le paradoxe géographique est total. Son père, Francesco Meloni, d’origine sarde, disparaît aux Canaries quand elle a un an. Sa mère, Anna Paravia, élève seule deux filles dans un appartement modeste. Pas de voiture, pas de vacances, pas de carnet d’adresses. L’absence paternelle devient le socle d’une narrative politique : celle de la femme qui n’a rien reçu et a tout construit.
En 1992, à 15 ans, elle pousse la porte du Front de la Jeunesse, branche jeunesse du Mouvement Social Italien. Le MSI a été fondé en 1946 par d’anciens cadres fascistes. Elle n’y cherche pas une idéologie — elle y trouve une famille, une structure, un sens. Cette distinction est capitale pour comprendre la suite. En 1996, à 19 ans, elle déclare dans une interview que Mussolini était “un bon politicien”. La phrase circule encore. Elle ne la reniera jamais franchement.
Elle gravit les échelons avec une efficacité qui surprend ses contemporains. Présidente des Studenti Azione, vice-présidente nationale d’Alliance Nationale à 20 ans. En 2006, elle entre à la Chambre des députés à 29 ans, première élection tentée. En 2008, Berlusconi la nomme ministre de la Jeunesse dans son quatrième gouvernement : plus jeune ministre de l’histoire républicaine italienne. Elle a 31 ans. Elle occupe le poste trois ans, sans éclat particulier, mais sans scandale. Elle observe, elle apprend, elle attend.
En 2012 vient la décision fondatrice. Elle claque la porte du Peuple de la Liberté, refuse les compromis berlusconiens, et cofonde Fratelli d’Italia avec une poignée de fidèles. Le logo reprend la flamme tricolore du MSI — symbole de continuité assumée avec la tradition post-fasciste. Les sondages affichent 2%. Ses alliés la croient suicidaire. Elle a 35 ans et une vision à dix ans.
La manœuvre décisive se joue entre 2018 et 2022. Quand Conte forme son premier gouvernement d’union hétéroclite, Meloni refuse d’entrer. Quand Draghi rassemble pratiquement tous les partis italiens — de la Ligue au PD — derrière lui en 2021, elle reste seule dehors. Seul grand parti d’opposition dans un système où tout le monde gouverne avec tout le monde. Elle capte mécaniquement tout le mécontentement diffus, toute la colère contre “le système”. FdI passe de 4,3% en 2018 à 26,3% en septembre 2022. En quatre ans. Sans trahir une seule ligne.
Le 22 octobre 2022, Sergio Mattarella la nomme Présidente du Conseil. Première femme de l’histoire italienne à ce poste. Les capitales européennes retiennent leur souffle : euroscepticisme affiché, rhétorique “Dieu, patrie, famille”, proximité passée avec Orbán et déclarations ambiguës sur Poutine. Le scénario catastrophe est écrit d’avance.
Elle le déchire méthodiquement. Sur l’Ukraine, elle maintient le soutien militaire contre les réticences d’une partie de sa base — et de son propre vice-Premier ministre Salvini. Sur l’Europe, elle abandonne les gesticulations souverainistes pour devenir l’interlocutrice privilégiée de von der Leyen. Sur l’économie, sa rigueur budgétaire convainc les agences de notation : l’Italie obtient plusieurs rehaussements de sa note souveraine. Elle noue simultanément une relation personnelle forte avec Trump et Musk, se positionnant comme pont naturel entre l’Europe et la droite américaine. Aucun autre dirigeant européen ne réussit cet équilibre en 2024.
En octobre 2023, son compagnon Andrea Giambruno — père de sa fille Ginevra, née en 2016 — est filmé à son insu en train de faire des avances à des collègues. Les vidéos sont diffusées à l’antenne. Meloni annonce leur séparation sur Instagram dans les heures qui suivent, sobre et maîtrisée. Elle transforme l’humiliation potentielle en démonstration de caractère. Elle n’est jamais mariée. Elle défend le modèle familial traditionnel. La contradiction ne l’embarrasse pas.
Le rapport 2025 de la Civil Liberties Union for Europe classe l’Italie parmi les “démolisseurs” de l’état de droit. Pression sur les médias, restrictions sur les ONG, recul des droits civiques documenté. Ce sont les angles morts d’un bilan par ailleurs solide sur le plan économique et géopolitique.
Trois ans après une élection censée “menacer la démocratie européenne”, elle gouverne avec -20 de popularité nette. Starmer, élu en triomphe à Londres au même moment, affiche -54. Macron a dissous son assemblée et survit en minorité. Scholz a perdu les élections. Elle, elle est encore là.
Ainsi, Meloni a réussi ce que l’establishment européen jugeait impossible : transformer un parti néo-fasciste de 2% en force gouvernementale crédible, accéder au pouvoir sans aucun héritage familial ni réseau institutionnel, et gouverner avec suffisamment de pragmatisme pour déjouer chaque prédiction d’effondrement — tout en laissant ouverte la question de ce que “Fratelli d’Italia” signifie vraiment pour les droits de ceux qui ne ressemblent pas à l’Italie qu’elle imagine.
Paul Corey