Gustave le Bon : son livre est devenu mode d’emploi
Édito WOW! · 22 juillet 2026

Un petit livre de 1895, quinze rééditions en vingt-cinq ans, traduit dans le monde entier. Son auteur, un médecin sans chaire que l’université méprisait, voulait armer les élites contre la démagogie. Mussolini l’a lu et relu. Les départements marketing en appliquent les recettes chaque jour, sans le savoir.
Gustave Le Bon détestait les foules. Réactionnaire hanté par la Commune de 1871, il publie en 1895 Psychologie des foules pour dresser une digue contre le règne du nombre.
Gordon Allport (1897–1967), psychologue américain, professeur à Harvard, considéré comme l’un des pères fondateurs de la psychologie de la personnalité, y verra le livre le plus influent jamais écrit en psychologie sociale.
La thèse de Le Bon tient en une phrase qui fit scandale.
Plongé dans une foule, l’individu civilisé s’évanouit : l’anonymat dissout la responsabilité, la contagion propage les émotions comme une épidémie, la suggestibilité installe un état voisin de l’hypnose.
Il en émerge un être nouveau, inférieur en raisonnement à chacun de ses membres, supérieur en énergie à tous.
De ce diagnostic, Le Bon tire une grammaire de la persuasion. Les foules pensent par images. Qui veut les toucher doit frapper l’imagination, jamais démontrer. Trois leviers suffisent : l’affirmation pure, dégagée de toute preuve ; la répétition, qui installe l’idée dans l’inconscient ; la contagion, qui propage l’opinion une fois la masse critique atteinte. S’y ajoute le prestige du meneur, qui paralyse la critique.
Relisons cette liste avec des yeux de 2026.
Slogans assénés sans preuve, éléments de langage martelés sur tous les canaux, viralité organisée, culte de la personnalité des dirigeants comme des patrons. Tout y est.
La postérité noire du livre exige pourtant de trier. Mussolini le tenait pour une œuvre capitale, relue sans compter. Pour Hitler, certains chapitres de Mein Kampf sur la propagande recoupent sa grammaire avec une fidélité troublante.
La vérité dérange davantage : nul besoin d’avoir lu Le Bon pour appliquer Le Bon.
Car l’autre descendance passe par les démocraties. Edward Bernays, neveu de Freud, bâtit sur ces fondations l’industrie des relations publiques. Publicité, marketing politique, communication de crise : toute cette ingénierie descend du triptyque affirmation-répétition-contagion.
Le XXIe siècle a fait mieux. Il a automatisé Le Bon. Les plateformes sociales fabriquent des foules psychologiques permanentes : anonymat, contagion émotionnelle en temps réel, prime algorithmique à l’affirmation simple. Ce que le meneur de 1895 obtenait par le verbe, un système de recommandation l’obtient à l’échelle industrielle, sans tribun, sans place publique.
La science a démonté ses excès : les foules réelles coopèrent souvent remarquablement, et derrière son âme collective se cachaient surtout ses peurs de classe, servies par des pages racistes et misogynes que rien ne rachète. Mais le livre survit à sa réfutation, parce qu’il décrit moins la psychologie des gouvernés que la pratique des gouvernants. Chaque époque le redécouvre pour cela.
Les démocraties avaient construit des digues : presse libre, débat contradictoire, éducation, autant d’institutions chargées de transformer la foule en public délibérant. L’écosystème numérique les court-circuite. En 1895, il fallait un tribun, un balcon et une place. En 2026, il suffit d’une plateforme, d’un modèle d’engagement et d’un budget publicitaire.
En 2026, la question n’est plus de savoir si Le Bon avait raison sur les foules. La question est de savoir comment maîtriser ceux qui fabriquent ainsi leurs foules.
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Paul Corey