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Kaja Kallas

Elle vient du plus petit pays de l'UE à partager une frontière avec la Russie. C'est elle qui parle au nom des 27.

Kaja Kallas

Kaja Kallas naît le 18 juin 1977 à Tallinn, en RSS d’Estonie soviétique. Son père, Siim Kallas, sera Premier ministre puis Commissaire européen.

Mais l’histoire familiale qui façonne tout remonte à mars 1949 : sa mère Kristi, alors âgée de six mois, sa grand-mère et son arrière-grand-mère sont déportées en Sibérie par Staline, étiquetées “ennemies de l’État”. Elles ne rentreront qu’en 1959. Son arrière-grand-père, Eduard Alver, fondateur de la Ligue de défense estonienne, était mort en 1939 — avant de voir l’occupation. Cette mémoire n’est pas un détail. C’est le moteur de Kaja.

Elle étudie le droit à l’Université de Tartu, obtient son diplôme en 1999, s’inscrit au barreau, devient avocate spécialisée en droit de la concurrence européen. De 2003 à 2010, elle siège dans les conseils d’administration de neuf sociétés estoniennes, dont plusieurs parcs éoliens. En 2010, elle rejoint le Parti de la réforme. En 2011, elle est élue au Riigikogu, parlement monocaméral de l’Estonie qui compte 101 députés, élus pour quatre ans au suffrage universel direct. En 2014, elle devient eurodéputée.

Politico la classe parmi les 40 parlementaires européens les plus influents. En 2018, elle devient la première femme à diriger un grand parti politique en Estonie. Trajectoire linéaire, sans rupture, sans scandale. Jusqu’ici.

Le 26 janvier 2021, elle devient la première femme Premier ministre d’Estonie, à la tête d’un pays de 1,3 million d’habitants. En décembre 2021, quand la Russie masse ses troupes à la frontière ukrainienne, elle est l’une des premières dirigeantes européennes à donner l’alarme. Son gouvernement livre des armes à l’Ukraine ce même mois — avant l’invasion. Après le 24 février 2022, l’Estonie devient proportionnellement l’un des premiers fournisseurs d’aide militaire à l’Ukraine : plus de 1 % du son PIB, budget de défense porté à 3 % du PIB. Elle réclame des sanctions maximales, le départ total de la Russie, des poursuites pour crimes de guerre. Moscou l’inscrit sur sa liste de personnes recherchées pour avoir ordonné le retrait de monuments soviétiques en Estonie. Elle ne répond pas.

En 2023, un scandale fragilise sa position intérieure. La radio publique révèle que la société de transport de son mari a continué ses livraisons vers la Russie après l’invasion de l’Ukraine. Elle refuse de s’expliquer devant le Parlement. Sa majorité s’effrite.

Mais sur la scène internationale, le scandale est absorbé par son image de “Dame de fer” anti-Poutine — surnommée ainsi par la presse européenne. En juin 2024, le Conseil européen la désigne Haute représentante de l’Union pour les affaires étrangères. Elle démissionne de la présidence du gouvernement estonien le 15 juillet 2024. Le 1er décembre 2024, elle prend ses fonctions à Bruxelles.

Elle hérite d’un poste que son prédécesseur Josep Borrell avait rendu plus visible mais politiquement limité. L’UE parle d’une voix, mais 27 États membres ont chacun leur politique étrangère. Sur l’Ukraine, elle pousse pour le soutien maximal. Sur le Moyen-Orient, la gauche lui reproche des “doubles standards” : ferme sur la Russie, plus nuancée sur Gaza. Sa marge de manœuvre dépend d’un consensus que Trump fragilise et qu’Orbán bloque par intermittence.

En 1993, le PIB de l’Estonie était de 1,4 milliard d’euros. En 2023, il atteignait 37 milliards — multiplié par 27 en trente ans d’intégration européenne. Elle cite ce chiffre dans chaque discours sur l’Europe. C’est à la fois un argument économique et une réponse personnelle à l’histoire de sa famille.

Ainsi, Kallas incarne une génération politique de l’Est qui n’a pas appris la menace russe dans les livres mais dans les mémoires familiales — ce qui lui donne une clarté que les chancelleries d’Europe occidentale mettent des mois à atteindre, et une inflexibilité que ses alliés trouvent parfois embarrassante.

Paul Corey