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La coïncidence des colères

Les uns jouent à la révolte, les autres la vivent, les derniers l’espérent (et ne veulent pas la rater)...

La coïncidence des colères

Au cœur d’une mobilisation qui réclame des moyens pour l’école, un lycée neuf à 64 millions d’euros part en fumée. Le symbole est presque trop parfait. Il révèle un mouvement qui en rassemble trois.

On nous avait promis la convergence des luttes. Le pays assiste à un phénomène plus contemporain, et plus fragile : la coïncidence des colères.

Trois populations occupent le même trottoir, sous les mêmes fumigènes, pour des raisons qui n’ont presque rien en commun. Les confondre condamne à ne rien comprendre.

Il y a d’abord les frondeurs. À seize ou dix-sept ans, contester l’ordre établi figure presque au programme. On bloque son lycée, on réclame des moyens, des professeurs présents, des conditions de travail dignes. Certaines revendications sont parfaitement légitimes. S’y ajoute un plaisir tout aussi adolescent : déranger l’ordre des adultes, se faire entendre, se sentir révolutionnaire entre deux cours.

Cette année, les adultes ont même commis une audace : retirer le téléphone portable au lycée. Le portable n’explique pas les blocages. Mais lorsqu’on a dix-sept ans, quelques bonnes raisons de protester et qu’on vous confisque TikTok à l’entrée, l’ordre établi prend soudain une forme très concrète. Une fronde de saison, sincère et joyeuse à la fois.

Viennent ensuite les casseurs. Leur colère est d’une autre étoffe, plus profonde, plus diffuse. Ils ne défendent ni l’Éducation nationale ni les lycéens. Ils arrivent souvent de l’extérieur, se fondent dans les rassemblements et trouvent dans le désordre un exutoire à une rage qui existait bien avant.

À Nantes, autour du lycée Nelson-Mandela, des individus étrangers à l’établissement se sont mêlés au mouvement. Tirs de mortier, dégradations, incendie. Le bâtiment, récent, largement construit en bois, avait coûté près de 64 millions d’euros. Une mobilisation qui réclame des moyens pour l’école finit par réduire en cendres l’un de ses investissements les plus coûteux. Les uns demandent davantage à la République. Les autres brûlent ce qu’elle vient de bâtir. Seul le hasard d’une rue les réunit quelques heures.

Arrivent enfin les suiveurs. LFI n’a nul besoin d’avoir organisé le mouvement pour s’y attacher. Son impératif est ailleurs : ne jamais se laisser dépasser. Une jeunesse bouge ? Il faut être là. Elle cherche ses mots ? Il faut les lui souffler. Elle cherche un porte-voix ? Il faut tendre le mégaphone.

Car le vrai péril, pour une force politique qui a fait de la colère son capital, serait qu’une génération s’indigne sans elle.

D’où la récupération. Diriger le mouvement reste hors de portée ; le suivre suffit. Rester au contact, être sur la photo, accompagner la colère et lui offrir, le moment venu, un débouché électoral.

S’approprier la moisson à venir d’un champ qu’on n’a pas forcément semé, mais qu’on a pris soin d’arroser

Trois populations, donc, qui se côtoient sans se confondre. Les premiers contestent l’autorité. Les deuxièmes ont perdu de vue jusqu’à l’objet de leurs actes. Les troisièmes redoutent surtout d’être distancés par les deux autres. Ni les mêmes raisons, ni la même colère, ni les mêmes objectifs.

Cette coïncidence trompe le regard. Vue d’un plateau de télévision, elle a l’allure d’un mouvement. Elle n’en a ni la doctrine ni la durée. Elle produit des violences, des images, pas des revendications, pas des réformes. Et c’est l’école, encore, qui règle la facture.

Trois colères appellent donc trois réponses. Aux frondeurs, une écoute : recevoir leurs représentants, traiter leurs demandes une à une. Aux casseurs, une sanction : des poursuites individuelles, car rien ne justifie qu’un lycée brûle au nom de l’école. Aux suiveurs, le jugement définitif des urnes et des médias : qui tend le mégaphone répond de ce qu’il amplifie.

Les frondeurs contestent. Les casseurs débordent. Les suiveurs s’accrochent.

Distinguer ces trois colères, c’est entendre la seule voix qui mérite, pour partie, de l’être : celle des lycéens.

Paul Corey