La déproduction sociale est un choix (2/2)
Depuis 1744, le Concours général distingue les talents. Et s’il servait désormais à les accompagner ?

On connaît la reproduction sociale. Inventons la déproduction sociale. Le mot n’existe pas. La politique qui va avec non plus.
Depuis quarante ans, la France tente de corriger les inégalités d’accès aux filières d’excellence par le haut : Cordées de la réussite, tutorats, conventions, prépas Talents, concours spécifiques. On intervient lorsque les trajectoires scolaires sont déjà largement constituées.
En général, c’est déjà trop tard.
Le problème n’est pas seulement que certains réussissent davantage. C’est que beaucoup ne se présentent jamais. Ils ne choisissent pas la bonne spécialité, n’envisagent pas la prépa, connaissent mal les écoles et leurs débouchés. Leur niveau peut être excellent mais cette excellence ne devient ni un parcours, ni une ambition.
Ainsi, la reproduction sociale devient une rente.
La rente n’est pas le diplôme. C’est le chemin qui y mène : connaître les filières, comprendre leur intérêt, savoir comment y entrer et se sentir légitime à essayer. L’enfant de cadre travaille réellement. Il avait simplement beaucoup plus de chances de savoir où travailler.
Pendant ce temps, la politique publique corrige le résultat alors que la reproduction sociale a déjà fait le sien.
Mais la France vient de créer un instrument qui pourrait changer la logique.
Le Concours général du collège, institué par arrêté du 21 juillet 2026, débutera pendant l’année scolaire 2026-2027. Il concernera les élèves de troisième, avec cinq domaines d’épreuves nationales passées en janvier 2027, et distinguera des lauréats académiques avant une cérémonie nationale.
Très bien. Mais pourquoi s’arrêter à la médaille ?
Imaginons un élève exceptionnel en mathématiques dans un collège rural, une excellente rédactrice dans une petite ville, un adolescent remarquable en informatique dans un quartier où personne autour de lui n’a fréquenté une grande école.
Aujourd’hui, on les félicite. Demain, on doit les suivre. Chaque talent détecté pourrait bénéficier jusqu’au baccalauréat d’un accompagnement adapté : mentorat, information sur les filières, rencontres, stages, aide à l’orientation et préparation aux candidatures.
Pas pour lui garantir une place. Pour lui garantir la possibilité de la conquérir.
C’est toute la différence avec un quota. Même baccalauréat, même prépa, même concours, même barre. La République ne baisse pas le niveau. Elle augmente le nombre de ceux qu’elle prépare à l’atteindre.
Encore faut-il que le nouveau concours ne reproduise pas le problème qu’il prétend combattre. Pour sa première édition, seuls les collèges volontaires participeront et l’inscription reposera sur une démarche des élèves et des familles accompagnée par les professeurs.
Relisons. Un dispositif destiné à découvrir les talents dépendra du volontariat des établissements. Un dispositif destiné à trouver ceux que personne ne repère demandera aux familles de se manifester.
Le filtre que l’on veut combattre est déjà dans le mode d’emploi.
Quatre corrections permettraient de changer la nature du dispositif.
Rendre la participation nationale. Tous les collèges doivent présenter des candidats. Le volontariat mesure autant la disponibilité des équipes que le talent des élèves. Un établissement en difficulté ne contient pas moins d’intelligence qu’un autre.
La présélection doit s’appuyer sur des résultats scolaires objectivables, avec la possibilité pour l’équipe pédagogique de repérer également un profil atypique. Ni la famille ni l’intuition d’un seul professeur ne décident seules de l’accès.
Avec trois candidats environ par collège, le volume est comparable aux quelque 23 000 candidatures déjà traitées chaque année par le Concours général des lycées et des métiers.
Évaluer sans fabriquer un palmarès national. Dire à un adolescent qu’il est 8 432e ne déclenche aucune ambition. Il ne s’agit pas de supprimer la sélection, mais de remplacer le rang par des seuils de compétence définis avant l’épreuve. L’objectif est de déterminer ce que l’élève sait faire, pas seulement la place qu’il occupe parmi les autres.
Ces seuils ouvriraient des droits : mentorat individuel pour certains, accompagnement collectif pour d’autres. Et pour tous les candidats, un entretien d’orientation approfondi en seconde et une information personnalisée.
Un élève présenté par son collège est jugé “capable”. Il ne repart pas les mains vides, encore moins avec une médaille. Il repart avec un suivi, ce qui a beaucoup plus de valeur.
Le mentorat individuel est la ressource la plus rare du dispositif. C’est précisément là que les Cordées de la réussite butent depuis quinze ans : trouver des adultes disponibles quatre ans durant, partout, ne se décrète pas. Promettre un mentor à tous serait donc promettre ce qu’on ne peut pas tenir.
L’information, elle, ne manque pas. Elle n’est simplement jamais envoyée. Le courrier ne dirait plus à l’élève ce qu’il vaut. Il lui dirait ce à quoi sa performance lui donne accès.
Nommer les portes. « Félicitations pour votre résultat » ne change pas une trajectoire. « Votre performance montre une aptitude particulière à la résolution de problèmes ; voici les formations correspondant à cette aptitude, les lycées accessibles autour de chez vous, ce qu’est une classe préparatoire et comment y entrer » peut en changer une.
Chaque copie corrigée deviendrait ainsi une information utile adressée à son auteur. Les mentors sont rares. Les places le sont aussi. Mais expliquer à un adolescent qu’une porte existe, où elle se trouve et comment l’ouvrir coûte presque rien.
Objectiver autant que possible les épreuves. Une machine destinée à combattre la reproduction sociale ne doit pas reconstruire à quatorze ans les filtres qu’elle retrouvera plus tard.
Il faut privilégier les exercices anonymes dont les critères de correction sont les plus explicites : raisonnement, résolution de problèmes, sciences, informatique, mais aussi français et autres disciplines dès lors que leur évaluation peut être suffisamment objectivée.
Ce que la “déproduction sociale” n'est pas.
La “déproduction sociale” consiste à rendre visible à chacun le chemin que certains ont reçu en héritage.
Pas de places réservées. Pas de barre abaissée. L’élève accompagné passe les mêmes examens et les mêmes concours que les autres. La République ne lui donne pas la réussite. Elle lui donne l’information et l’accompagnement nécessaires pour avoir la possibilité de la tenter.
On objectera que l’école a d’autres urgences et que s’occuper des meilleurs pendant que le niveau moyen décroche relève de la vitrine.
L’objection vaut contre un concours qui récompense. Elle vaut beaucoup moins contre un concours qui accompagne des élèves que le système aurait autrement laissés passer.
Juridiquement, le changement commence par un mot
L’arrêté du 21 juillet 2026 assigne au nouveau concours deux fonctions : distinguer les élèves ayant fait preuve d’une excellence particulière et valoriser leurs travaux.
Distinguer. Valoriser. Deux verbes qui s’achèvent avec la remise des prix. Il en manque un troisième.
Accompagner. C’est ce verbe qui transforme un concours en politique publique.
La première cohorte composera en 2027 et entrera dans le supérieur vers 2031. Quelques années plus tard, on pourrait comparer les trajectoires : orientation, spécialités choisies, classes préparatoires, formations sélectives, grandes écoles, territoires et origines sociales.
On saurait enfin si l’intervention précoce modifie réellement les trajectoires. Une hypothèse qui se teste vaut mieux qu’une conviction qui se répète.
Ainsi, un mot nouveau reçoit enfin sa définition.
Déproduction sociale : politique publique consistant non à corriger a posteriori les inégalités de réussite, mais à identifier suffisamment tôt les mécanismes qui empêchent certains talents d’entrer dans la compétition et à leur donner les moyens d’y entrer.
Pendant des décennies, nous avons demandé comment faire entrer davantage d’enfants modestes dans les grandes écoles. Alors que la question est devenue: combien d’enfants capables d’y entrer n’avons-nous même pas repérés ?
Le Concours général existe depuis 1744. Pendant près de trois siècles, il a distingué ceux qui étaient arrivés jusqu’à lui. À partir de 2027, il doit aller chercher ceux qui, sans lui, n’arriveraient jamais jusqu’aux autres concours.
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Paul Corey