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La lettre fatale

S comme Socialisme

La lettre fatale

L’évidence, parfois, est si massive qu’elle aveugle. Comme la lettre volée de Poe, elle repose au milieu de la cheminée, exposée à tous, et nul ne la voit — surtout pas les esprits fins, ces virtuoses de la nuance qui débusquent la complexité dans les marges et passent à côté du centre du tableau.

Cinq présidents depuis 1981. Quatre noms, une seule grammaire. Le cinquième a tenté d’en sortir : on l’en a empêché.

Mitterrand a coulé le moule. Chirac l’a respecté. Sarkozy a voulu le briser. Hollande l’a fissuré sans le rompre. Macron l’a verni. Quarante-quatre années, une politique unique vêtue de quatre costumes: la rose, le RPR, la rose, le centre. Le théâtre change ses décors ; la pièce reste la même.

1981 : le verrou-mère. Nationalisations, 39 heures, retraite à 60 ans, cinquième semaine, lois Auroux. La France étend son modèle social à l’instant précis où la mondialisation impose à tous ses voisins de discipliner le leur. Schmidt prépare l’Allemagne sociale-démocrate à la rigueur. Thatcher fait sauter le verrou syndical britannique. González, socialiste, libéralise l’Espagne. La France, seule, sacralise. Le tournant de 1983 corrige les comptes mais sanctifie les structures. Le verrou est posé. Il tient toujours.

Chirac : la fausse alternance. Douze ans à l’Élysée, pas un verrou de touché. Le plan Juppé de 1995, à peine esquissé, capitule sous la rue. La dissolution de 1997 livre Bercy à Jospin : ce seront les 35 heures, la CMU, les emplois-jeunes — la deuxième couche du modèle social, posée sous un président de droite. Le quinquennat achève d’enkyster le système. Chirac n’a pas combattu le verrou de 1981 ; il l’a légitimé en le subissant. C’est pire.

Sarkozy : l’intrus. La seule parenthèse. Élu en 2007 sur un programme de rupture : travailler plus, retraites, universités, régimes spéciaux, dégraissage de l’État, réforme constitutionnelle. Six mois plus tard, la crise financière confisque l’agenda. Il sauve les banques françaises sans coût final pour le contribuable — exploit oublié, jamais pardonné. Mais il fait passer la retraite à 62 ans contre la rue, les syndicats et la presse unanime : la seule véritable brèche dans le verrou depuis 1983. Il signe l’autonomie des universités, la QPC, le non-remplacement d’un fonctionnaire sur deux.

Alors l’aristocratie d’État se rassemble. Elle ne lui avait jamais pardonné son extranéité: ni l’avocat de Neuilly, ni le fils d’immigré hongrois, ni l’homme qui parlait sans les codes. Le Fouquet’s tient lieu de procès, la Rolex de réquisitoire, le bling-bling de sentence. La presse exécute, la justice prend le relais.

Hollande l’emporte en 2012 sur un programme de pure restauration. Le verrou se reverrouille dans la seconde.

Sarkozy paiera d’avoir tentè de briser le verrou. Il a prouvé deux choses : qu’on pouvait l’attaquer — et qui se dresserait pour le défendre.

Hollande : la caricature. Soixante-quinze pour cent, fiscalité confiscatoire, fuite des talents, dégradation muette de l’appareil productif. Le quinquennat le plus illisible de la Cinquième prétend corriger en fin de course (CICE, loi El Khomri) ce qu’il a aggravé au commencement. Trop tard, trop peu, trop honteux. Le verrou n’a pas bougé d’un cran.

Macron : le verrou capitonné. L’en-même-temps comme philosophie politique : le refus assumé de choisir, donc de réformer. Dette propulsée de 98 % à 115 % du PIB. Dépense publique au plus haut historique. Désindustrialisation poursuivie. Au bout du chemin, la dissolution-suicide de juin 2024 livre l’Assemblée à l’ingouvernable. Macron promettait de briser les verrous. Il les a vernis, capitonnés, rendus indolores — donc inattaquables. Sa marque propre : avoir transformé le verrou en mobilier de salon.

Quatre costumes, une seule garde-robe. La même aristocratie d’État circule sous les régimes du verrou : mêmes grands corps, mêmes cabinets, mêmes énarques recyclés de la rose au lys, du lys à la marguerite. Le personnel change d’étiquette, jamais d’adresse. Sarkozy le savait, qui n’en venait pas — d’où la haine sans rémission qu’il a soulevée. Le verrou n’est pas une idéologie : c’est un milieu, une classe, une reproduction.

D’où vient l’aveuglement des esprits fins ? De ceci, qui crève les yeux : ils sont le verrou. Ils en vivent, ils en commentent, ils en bénéficient. Reconnaître l’évidence reviendrait à reconnaître leur propre fonction. Aucune lucidité ne va jusque-là sans courage, et le courage n’est pas distribué à proportion de l’intelligence.

2027 ne sera pas une élection comme les autres. Ce ne sera pas un changement de costume. Ce sera, ou ne sera pas, un changement de pièce.

Le verrou de 1981 fêtera ses quarante-six ans. À cet âge, on appelle ça une institution.

À 2027, on appelle ça la dernière chance. Last Call

Paul Corey