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Mileva Marić : génie invisible ou mythe rétroactif ?

Édito WOW! · 11 juin 2026

Mileva Marić : génie invisible ou mythe rétroactif ?

Il existe deux façons de trahir une femme que l’histoire a effacée. La première est de l’oublier. La seconde est de l’inventer. Le cas Mileva Marić tient tout entier dans cet écart et un siècle de débats n’a pas su le combler.

Tout repose sur une phrase. Le 27 mars 1901, Albert Einstein écrit à sa compagne et évoque « notre travail sur le mouvement relatif ». Quatre ans plus tard paraissent les quatre articles qui refondent la physique. Tous portent sa seule signature. Entre les deux, un siècle de soupçon : ce « notre » est-il l’aveu d’une dette ou la tendresse d’un homme amoureux ?

Les faits indiscutés dessinent déjà un destin rare. Marić fut l’une des seules femmes admises, à la fin du XIXᵉ siècle, dans un cursus scientifique de haut niveau. À l’École polytechnique de Zurich, elle suivit le même enseignement qu’Einstein, obtint en physique la même note que lui, et fut sa première lectrice. Plus de cinquante lettres attestent une complicité intellectuelle réelle.

Mais l’histoire bute sur une donnée que les récits populaires escamotent. Marić n’a jamais obtenu son diplôme. Recalée à l’examen final de 1900, elle échoue de nouveau en 1901, plombée les deux fois par la même épreuve : la théorie des fonctions. La composante mathématique.

Là se loge l’ironie que les sceptiques relèvent volontiers. Le récit populaire veut que Marić ait fourni à Einstein ses mathématiques ; or sa seule défaillance académique avérée fut précisément mathématique. Les calculs des articles de 1905 sont d’ailleurs d’une élémentarité notoire, là où Einstein n’attendait aucun renfort.

La thèse de la contribution invisible mérite pourtant d’être prise au sérieux. Dans un monde académique entièrement tenu par les hommes, où aucune revue n’aurait accepté la signature d’une femme, l’absence de trace ne démontre rien. En 1901, le travail intellectuel des épouses était fréquemment absorbé dans la carrière de leur mari.

L’absence de preuve n’est pas la preuve de l’absence.

Les éditeurs de l’œuvre d’Einstein répondent par la mesure. Ce « notre » de 1901 est une occurrence isolée, noyée parmi une douzaine de « je » sur un sujet qui n’est pas encore la relativité de 1905. Le manuscrit prétendument cosigné « Einstein-Marity » s’est effondré à l’examen : Marity n’était que la forme administrative du patronyme. Interlocutrice, soutien, première lectrice : leur conclusion s’arrête là.

Albert Einstein et Mileva Marić se marient en 1903 et divorcent en 1919. Leur relation s’était fortement dégradée avant même la Première Guerre mondiale. Ils vivaient souvent séparés, Mileva étant retournée à Zurich avec leurs deux fils.

Un élément souvent cité est l’accord financier du divorce : Einstein promet à Mileva l’argent d’un éventuel futur prix Nobel. Lorsqu’il reçoit le Prix Nobel de physique (attribué en 1922), une grande partie de la somme est effectivement versée à Mileva, qui l’utilise notamment pour acheter des biens immobiliers et assurer l’avenir de leurs enfants.

Certains y voient la preuve d’une dette intellectuelle. La plupart des historiens considèrent plutôt qu’il s’agissait d’une compensation financière dans un contexte où Einstein n’avait pas beaucoup d’argent au moment du divorce mais était déjà considéré comme un futur Nobel probable.

Le cas se distingue ainsi de tous les autres. Lise Meitner et la fission, Rosalind Franklin et l’ADN, Nettie Stevens et les chromosomes : pour chacune, la contribution est documentée, le détournement du crédit vérifiable. Pour Marić, il n’existe de preuve dans aucun sens. On ne peut ni établir sa contribution ni l’exclure. Ce vide désespère l’historien et exalte le polémiste, car chacun peut y verser sa conviction.

La vérité historique se fonde sur des sources ; la justice symbolique réclame qu’on relise les silences. Mais sauver Marić en lui prêtant une œuvre non établie revient à la définir, une fois encore, par sa seule proximité avec un grand homme. Après l’avoir privée de voix, on lui en prête une qu’elle n’a peut-être jamais eue.

Le dossier déborde alors la biographie d’un couple. Il met en cause la figure du génie solitaire, commode et presque toujours fausse : Einstein lui-même pensait au sein d’un réseau d’amis dont Marić faisait partie.

Et la trajectoire réelle de cette femme, partie de la périphérie austro-hongroise pour atteindre la frontière de la physique théorique européenne, dépasse de loin les deux légendes qui se la disputent.

Ce destin n’a besoin d’aucune cosignature sur la relativité pour mériter d’être raconté.

Paul Corey