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Quand l’administration française découvre l’IA...

On peut craindre le pire..

Quand l’administration française découvre l’IA...

L’intelligence artificielle gagne aux échecs, résume un rapport de 250 pages en trente secondes, écrit du code et passe le concours de médecine. En 2026, elle affronte enfin un adversaire qu’aucun ingénieur n’avait vu venir : le formulaire Cerfa. Et pour la première fois, la machine hésite.

Sur le papier, le mariage paraît parfait. La France consacre près de 57 % de sa richesse nationale à la dépense publique, emploie plus de 5,7 millions d’agents et produit chaque année des centaines de millions de démarches. Une partie du pays consiste à remplir un formulaire, puis à le déplacer d’un guichet à l’autre, d’un logiciel à l’autre. L’IA semble arrivée pour faire exactement cela, plus vite, sans erreur, sans fatigue.

Et c’est précisément pour cette raison qu’elle inquiète.

L’administration française regarde l’IA autrement que l’usager. Là où le contribuable espère un service enfin simple, elle redoute une mise à nu. La machine ne se contente pas d’accélérer les démarches. Elle les rend lisibles. Or la lisibilité est exactement ce que le système redoute.

Dans cet édifice, la complexité rend un service que personne n’avoue. Elle protège. Derrière l’empilement des procédures, des normes, des lois et des décrets d’application, l’administration dispose d’un abri commode. Elle peut justifier la lenteur, diluer les responsabilités, légitimer ses effectifs.

Plus une démarche est obscure, plus celui qui la maîtrise paraît indispensable.

L’IA fait sauter ce verrou. Elle résume, traduit, vérifie, répond. En quelques secondes, ce qui exigeait trois relances, deux tampons et un courrier recommandé. Le jour où un usager comprend en trente secondes ce qu’on lui présentait comme un labyrinthe, l’alibi tombe.

Le choc est ontologique. Là où un modèle voit quinze étapes inutiles, le système voit quinze garanties. L’algorithme veut supprimer les doublons. Le ministère préfère un portail unique donnant accès à six plateformes, chacune avec son mot de passe et une authentification qui expire pile quand l’usager retrouve son numéro fiscal.

La France veut l’innovation. À condition de ne rien changer.

En quelques années, des IA conversationnelles ont approché le milliard d’utilisateurs par semaine. Pendant ce temps, certains logiciels hospitaliers ou judiciaires exigent encore d’imprimer un document reçu par mail pour le scanner et l’envoyer au service voisin.

Les agents eux-mêmes regardent cela avec vertige. La machine révèle une chose gênante. Une grande partie de cette complexité ne protège plus ni l’usager ni le droit. Elle protège l’administration d’elle-même.

L’État entre alors dans une négociation absurde avec la machine. Il veut la rapidité sans la brutalité, l’automatisation sans la perte de contrôle, l’IA sans la moindre suppression de structure. Un cheval de course attelé à une caravane administrative.

L’intelligence artificielle excelle dans les systèmes simples, lisibles, cohérents. L’administration française ressemble à un château du XVe siècle rénové tour à tour par Napoléon, la IVe République, trois cabinets de conseil et un syndicat mixte intercommunal. Même l’algorithme finit par réclamer le plan.

Le pays fera donc ce qu’il fait toujours. Moderniser l’apparence avant de toucher au fonctionnement. Ajouter de l’IA sans simplifier les règles, c’est visser un réacteur d’avion sur un pédalo réglementaire. Le pédalo ira plus vite. Il restera un pédalo.

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Paul Corey