Macronisme : dernier avatar d’un modèle cristallisé en 1981 ?
1981 a fixé la matrice. 2017 devait la briser. 2026 la retrouve intacte.

La France dépense 57,2 % de son produit intérieur brut, quand l’Union européenne en dépense 49,5 %. Neuf ans de réformes réputées libérales plus tard, la France dépense toujours autour de 57 % de son PIB.
La rupture annoncée dans Révolution, en 2016, a laissé la matrice intacte.
Le macronisme s’est vendu comme une sortie du cadre. Il se lit surtout comme une tentative de le moderniser. Un discours plutôt qu’un plan.
La filiation est documentée. Le 16 mai 2012, Emmanuel Macron entre à l’Élysée comme secrétaire général adjoint de François Hollande, chargé notamment des questions économiques. En août 2014, il devient ministre de l’Économie du même président. Avant En Marche, avant le « ni gauche ni droite », avant le « en même temps », il y a une trajectoire parfaitement lisible.
Mais l’histoire commence bien avant.
En 1981 se cristallise en France une conception particulière du progrès social : étendre les droits collectifs, réduire le temps de travail, élargir la protection publique. Retraite à soixante ans, cinquième semaine de congés payés, trente-neuf heures, puis trente-cinq.
Chaque mesure répond à une logique politique compréhensible. Ensemble, elles consolident une conviction beaucoup plus profonde.
Le progrès consiste à travailler moins tout en protégeant davantage.
Sauf que l’arithmétique ignore les intentions.
On distribue davantage si l’économie produit davantage. On travaille moins si la productivité compense. On protège davantage si les recettes suivent. Quand ces conditions se défont, les droits demeurent mais deviennent des dépenses. Et la dépense que la recette ne couvre plus devient du déficit, puis de la dette. Le système devient intenable lorsqu’il faut emprunter durablement pour maintenir l’écart.
Une partie du diagnostic a bien été comprise par une partie de la Macronie. Mais deux parties ne font pas un programme, encore moins des résultats. Réforme du marché du travail, transformation de l’ISF, prélèvement forfaitaire unique, baisse de l’impôt sur les sociétés, réforme des retraites : la séquence ouverte en 2017 comporte des mesures franchement favorables à l’entreprise et au capital. La décrire comme hostile aux entrepreneurs relèverait de la caricature.
Ces réformes n’ont pas changé les ordres de grandeur. Elles les ont aggravés.
En 2025, la dépense publique atteint 57,2 % du PIB contre 49,5 % dans l’Union. Les prélèvements obligatoires représentent 43,6 % du PIB. Le déficit s’établit à 5,1 %, soit 152,5 milliards d’euros. La dette atteint 3 460 milliards, soit près de 116 % du PIB. La France prélève massivement, dépense davantage encore et emprunte la différence.
L’échec du « en même temps » est objectif et mesurable.
Il devait permettre de prendre le meilleur de la gauche et de la droite. Il a surtout permis de différer leurs arbitrages. À la gauche, le maintien d’un État social hors norme. À la droite, la baisse de certains impôts, le soutien à l’entreprise et au capital.
Mais lorsqu’on conserve les dépenses de l’une et certaines baisses de recettes de l’autre sans produire suffisamment de richesse supplémentaire, il reste une variable d’ajustement : la dette.
Le « en même temps » devient alors moins une synthèse qu’une manière de ne pas choisir. On a repeint la façade en laissant les fondations intactes.
Le macronisme reste une tentative malheureuse de modernisation de la social-démocratie française, conduite par un homme qui en vient. Triste bilan.
Ce constat éclaire son rapport ambigu à la gauche radicale.
L’écart économique avec La France insoumise reste considérable. LFI réclame davantage de redistribution, une intervention publique renforcée et une rupture avec plusieurs règles européennes. Il est impossible de les confindre. Mais l’incompatibilité économique n’interdit pas les convergences tactiques.
Les législatives de 2024 l’ont montré crûment. Il n’y eut aucune alliance de gouvernement. Il y eut en revanche 217 désistements avant le second tour, dont 130 venus du Nouveau Front populaire et 81 de la coalition présidentielle.
Pendant sept ans, le camp présidentiel a cherché ses appuis à droite, ses Premiers ministres à droite, certains de ses thèmes d’autorité à droite. Placé devant son choix le plus brutal, il a considéré qu’un candidat du Nouveau Front populaire, y compris parfois insoumis, pouvait constituer un ultime recours crédible contre le Rassemblement national.
La Macronie doit assumer sa “hiérarchie des incompatibilités”.
En vérité, si Macronisme et mélenchonisme divergent profondément sur l’ampleur et les modalités de la dépense, aucun des deux ne fait de la réduction structurelle du poids de la dépense publique le cœur de son projet.
Le macronisme n’a pas réussi à sortir de ce cadre. Le mélenchonisme propose d’en amplifier plusieurs mécanismes.
Entre les deux subsiste un impensé qui précède toutes les autres : comment produire plus pour financer durablement le modèle social ? Jusqu'à présent, au final, la réponse est la même.
L’arbitrage différé.
Lorsqu’une dépense paraît politiquement nécessaire mais financièrement difficile, on ne tranche pas immédiatement. On dépense. On emprunte. On transfère l’arbitrage au budget suivant, au gouvernement suivant, parfois à la génération suivante. La dette devient l’instrument technique du report.
Le FMI ne frappera pas demain matin à la porte de Bercy. Le mécanisme est plus lent. Un État qui dépense durablement plus qu’il ne reçoit emprunte. Celui qui emprunte toujours davantage consacre une part croissante de ses ressources aux intérêts.
En 2025, ces intérêts ont coûté 65 milliards d’euros aux administrations publiques. À trajectoire inchangée, la Cour des comptes les projette autour de 107 milliards en 2029.
Le créancier devient alors un actionnaire silencieux. Il ne vote jamais, n’apparaît dans aucun débat et ne présente aucun programme. Pourtant, à mesure que la charge financière augmente, il réduit le périmètre de ce qui reste possible.
C’est ici que deux chemins apparemment opposés finissent par rencontrer la même question.
La Macronie cherche une souveraineté partagée au sein de l’Europe. Jean-Luc Mélenchon propose de s’affranchir de certaines de ses contraintes : annuler la part de dette détenue par la Banque de France et mettre « au congélateur » à la BCE les dettes liées au Covid.
À ses côtés, Matthieu Pigasse affirme désormais que « le mur de la dette n’existe pas ». Le symbole est saisissant. Le banquier qui soutient cette stratégie vient précisément de décrocher le mandat de restructuration de la dette du Venezuela, après avoir travaillé sur celles de la Grèce, de l’Argentine ou de l’Ukraine.
Les deux projets politiques sont opposés mais, au final, ils aboutissent à la même perte de souveraineté. Dans les deux cas, la dette prend le contrôle de la destinée de notre pays. Et, à cet instant, les spécialistes de la dette entrent en scène…
Aucune cérémonie officielle n’acte la fin de la souveraineté budgétaire. Elle s’érode progressivement jusqu'à disparaitre.
1981 n’a pas inventé l’État social français. La date marque la cristallisation politique d’une conception du progrès qui a survécu aux alternances. Promettre avant de produire. Protéger avant de financer. Distribuer avant de compter. Puis reporter l’arbitrage. Quarante-cinq ans de pratique ont érigé ce réflexe en méthode de gouvernement.
Au début des années 1990, la Suède traverse une crise budgétaire d’une violence comparable à celle que la France cherche aujourd’hui à éviter. En 1993, son déficit atteint 11,9 % du PIB, la dépense publique environ 71 % et la dette approche 80 % du PIB. Le modèle social suédois paraît alors financièrement menacé.
Stockholm ne le démantèle pas. Le pays change la manière de décider. La réforme budgétaire de 1996 impose un plafond pluriannuel de dépenses et oblige le Parlement à examiner le budget dans son ensemble. Auparavant, les dépenses étaient largement discutées séparément, chacune selon sa propre logique. Désormais, toute dépense supplémentaire doit entrer dans une enveloppe globale.
L’arbitrage cesse d’être différé.
En 1998, le gouvernement de Göran Persson adopte une règle d’excédent budgétaire. L’excédent est atteint la même année. La consolidation repose pour environ 80 % sur la maîtrise et la réduction des dépenses, sans disparition du modèle social suédois.
Le résultat se lit jusque dans le coût de la dette. En 1995, les intérêts absorbent 17 % des dépenses de l’État suédois. Dix ans plus tard, ils n’en représentent plus que 4,5 %. L’actionnaire silencieux a reculé.
La France ne copiera pas la Suède trente ans plus tard. Les économies diffèrent, les institutions diffèrent, les démographies diffèrent. La comparaison établit autre chose : un État social développé peut restaurer ses marges de manœuvre sans renoncer à son principe.
Le macronisme devait rompre avec cette mécanique. Il l’a aménagée.
En sortir suppose d’abord de modifier la règle du jeu : toute dépense nouvelle doit être gagée sur une recette ou une économie identifiée. Il faut ensuite remettre la production au centre du débat public. Il faut enfin réformer la procédure budgétaire elle-même, pour que le report devienne aussi difficile que la décision.
En 2025, la charge de la dette de l’État atteint 54,2 milliards d’euros. Les crédits de la mission Défense représentent 50,5 milliards. Au budget général, seul l’Enseignement scolaire coûte désormais plus cher à la France que le service de sa propre dette.
La souveraineté tient encore. Mais son prix devient insoutenable.
Un pays peut différer ses arbitrages entre travailler davantage, produire davantage, prélever davantage ou dépenser moins. Il ne peut pas les supprimer.
La Suède les a faits. La France peut encore les faire.
En 2027, la vraie rupture ne consistera donc pas à choisir entre la gauche et la droite, ni à inventer un nouveau « en même temps ». Elle consistera à accepter enfin ce que quarante-cinq ans de politique française ont permis d’éviter : choisir.
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Paul Corey