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Wang Huning

L’architecte intellectuel du pouvoir total.

Wang Huning

En 1988, ce professeur de trente-trois ans diagnostique le déclin américain. Quarante ans plus tard, sa thèse gouverne toujours la Chine. Sa pensé se résume ainsi:

La liberté qui pousse une société à innover sans limite finit par dissoudre les valeurs qui la tiennent. L’Amérique l’a laissée faire, la Chine doit confier au Parti la garde de ses valeurs et laisser le marché s’occuper du reste.

Wang Huning naît le 6 octobre 1955 à Shanghai, dans une famille de cadres militaires du Shandong. Enfant maladif, il traverse la Révolution culturelle enfermé chez lui à lire, pendant que sa génération est envoyée aux champs.

De 1972 à 1977, il étudie le français. En 1978, il entre à Fudan, l’université d’élite de Shanghai, en politique internationale.

À trente ans, en 1985, il est le plus jeune professeur de droit de Chine. Il publie dix livres en dix ans.

En 1988, il pose la thèse qui fera sa carrière : le « néo-autoritarisme ». Un pays qui se modernise a besoin d’une « concentration nécessaire » du pouvoir avant toute démocratie, sinon il se disloque. Un an plus tard, Tiananmen. Deux ans plus tard, l’URSS s’effondre dans la kleptocratie (gouvernement de voleurs). Sa thèse devient la en réponse du régime à ses deux cauchemars : la rue et Gorbatchev.

En août 1988, il part six mois aux États-Unis, visite trente villes et vingt universités. Il en tire en 1991 America Against America. Il admire l’ouverture, la science, la capacité d’innovation. Puis il retourne la médaille : la liberté individuelle, moteur de la réussite américaine, dissout ce qui la rendait possible. Familles brisées, drogue, dette, nihilisme, argent-roi en politique, partis sans doctrine. Sa formule : l’Amérique est minée par ses propres principes.

Le cœur de sa pensée tient en une opposition. Une société a besoin de deux choses contradictoires : de l’innovation, qui exige la liberté, et de la continuité des valeurs, qui exige une autorité. L’Amérique a choisi la première et laissé le marché dévorer la seconde. Personne n’y est chargé de préserver la culture : ni l’État, ni l’Église, ni la famille.

La Chine doit faire l’inverse : laisser l’économie ouverte, mais confier au Parti la garde des valeurs. Marché libre, culture sous tutelle.

De là son obsession de la « souveraineté culturelle ». Dès 1994, il écrit dans son journal qu’un système politique doit être « enraciné dans le sol profond » de sa société. Importer les institutions occidentales, c’est importer sa propre décomposition.

La menace principale n’est pas militaire ni commerciale, elle est culturelle : les valeurs américaines entrent avec les marchandises. Le Parti doit donc réinventer sa doctrine à chaque génération, sous peine de mourir à court d'idées et de principes.

C’est exactement ce qu’il vend en 1995 à Jiang Zemin (président de 1993 à 2003, homme du redressement post-Tiananmen), qui le fait venir au think tank du Parti. Il rédige les « Trois Représentations » : le Parti des ouvriers ouvre ses portes aux capitalistes, pour ne pas finir comme l’URSS.

Pour Hu Jintao, son successeur, il écrit le « Développement scientifique » : corriger les inégalités avant qu’elles ne deviennent politiques. Deux présidents, une seule plume, un seul objectif : durer.

Avec Xi Jinping, en 2012, la doctrine devient programme. Le « Rêve chinois », la « confiance culturelle » ajoutée en 2016 aux trois confiances officielles, la guerre au « nihilisme historique ». En 2017, il entre au Comité permanent du Politburo, contrôle la propagande. En 2021, la « prospérité commune » lui est attribuée : 2,8 milliards de dollars d’amende à Alibaba, jeux vidéo limités à trois heures par semaine pour les mineurs, soutien scolaire privé éradiqué, « hommes efféminés » bannis des écrans.

Chaque mesure répond à un chapitre de son livre de 1991 sur l’ Amérique.

Son influence tient à ce qu’il n’a jamais voulu. Aucune province, aucun ministère, aucune faction, aucune interview en trente ans. Il ne sert pas un homme mais une institution, ce qui lui permet de survivre à trois règnes.

Il offre à chaque président ce dont il a besoin : une doctrine à son nom, et la même réponse en dessous.

En 2020, quand le Capitole est envahi, son livre de 1991 s’arrache en Chine. Le régime y lit sa propre justification.

Depuis mars 2023, quatrième du régime, il préside la Conférence consultative politique et pilote le dossier Taïwan. En 2026, il reçoit le Kuomintang (grand adversaire historique du Parti communiste chinois, vaincu sur le continent mais resté au pouvoir à Taïwan) et les universitaires américains.

Son bilan est une absence : aucune loi ne porte son nom. Ses admirateurs voient un Kissinger. Ses critiques voient l’homme qui a fourni les mots à Hong Kong muselé, au Xinjiang (région ouïghoure où, depuis les années 2010, la lutte antiterroriste justifie surveillance de masse, internements et assimilation forcée), et au verrouillage des esprits dans une Chine dont il avait voulu l’économie ouverte au monde.

Ainsi, Wang Huning a fait d’un voyage de six mois la matrice de trente ans de pouvoir, sans jamais écrire le paradoxe qu’il contient : l’Amérique meurt de sa liberté, la Chine vit de son autorité.

Mais c’est le consommateur américain, endetté, individualiste, exactement celui qu’il décrivait en 1991 comme le symptôme de la décadence, qui financent l’autorité chinoise : 295 milliards de dollars d’excédent en 2024, 203 milliards en 2025 depuis les droits de douane.

Le déclin qu’il a diagnostiqué est le débouché du modèle qu’il a construit.

Le jour où l’Amérique cessera d’acheter, la Chine devra vendre à ses propres citoyens, dont la consommation ne pèse que 40 % du PIB contre 68 % aux États-Unis, et donc leur rendre ce qu’elle leur a repris : le pouvoir de choisir.

Si l’Amérique s’effondre, qui achètera la Chine ? Le Parti pourra-t-il tenir comme Cuba, par la seule police, un pays que Wang Huning a contribué à façonner par la prospérité ?

L’homme qui a immunisé la Chine contre l’Amérique tout en la rendant dépendante de ses clients américains découvre, à soixante-dix ans, que le déclin qu’il a diagnostiqué en 1991 menace d’abord le modèle qu’il a construit.

En réalité, notre grand scribe pourrait bien désormais négocier la coexistence que sa doctrine supposait sans jamais l’avouer.

Paul Corey