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Europe des nations : moins verticale et plus puissante ?

Ni fédération, ni repli : l’Europe du contrat entre nations souveraines.

Europe des nations : moins verticale et plus puissante ?

Depuis novembre 2015, la France reconduit tous les six mois les contrôles à ses frontières intérieures, la dernière fois jusqu’au 31 octobre 2026. Onze années d’exception ininterrompue dans un espace bâti pour les abolir. Neuf États voisins font aujourd’hui la même chose. L’Europe proclame encore une règle que ses membres ont cessé d’appliquer.

Le débat français sur l’Europe est enfermé depuis Maastricht dans une alternative commode : consentir à toujours plus d’intégration, ou se voir renvoyé au spectre des guerres nationalistes. Cette caricature dispense de poser la seule question qui engage véritablement une communauté politique.

Protège-t-elle ceux qui la composent ?

L’Union s’est construite comme une architecture d’ouverture. Ouverture des frontières, des capitaux, des marchés, de la concurrence. Elle n’a jamais bâti avec la même détermination les protections qui rendent cette ouverture politiquement soutenable. Face à la désindustrialisation, à la concurrence déloyale, à la pression migratoire, à la dépendance énergétique, elle est apparue comme le cadre juridique dans lequel ces vulnérabilités pouvaient se déployer. L’Europe a multiplié les portes et oublié les serrures.

Les trois récits de l’après-Maastricht se sont brisés l’un après l’autre. La mondialisation devait enrichir chacun ; elle a produit des dépendances critiques sur les terres rares, les semi-conducteurs, les médicaments. Le commerce devait pacifier les puissances ; l’invasion de l’Ukraine a rappelé que l’interdépendance s’arme. La convergence devait rapprocher les modèles ; elle n’a empêché ni le durcissement autoritaire ni le décrochage technologique.

Le rapport Draghi chiffre entre 750 et 800 milliards d’euros par an l’effort d’investissement nécessaire, près de 5 % du PIB de l’Union. L’écart de PIB réel avec les États-Unis est passé de 17 % en 2002 à 30 % en 2023.

L’Europe connaît le diagnostic depuis deux ans. Ce qui lui manque, c’est une vision, une stratégie, une gouvernance alignée et gagnante capable d’agir et d’obtenir de vrais résultats : prospérité et protection.

Tout le reste est paroles.

Janvier 2026 en fournit la démonstration clinique. Les ambassadeurs européens ont donné leur feu vert à la signature de l’accord avec le Mercosur, les États opposés, dont la France, ne constituant pas une minorité de blocage. Le volet purement commercial ayant été scindé du reste, il échappe au vote des parlements nationaux.

Un État fondateur peut donc être mis en minorité sur un texte touchant directement son agriculture, sans que ses représentants aient jamais eu à se prononcer.

Voilà ce qu’il faut nommer : la délégation sans recours.

Cette impasse a pourtant une issue et une généalogie. De Gaulle parlait d’Europe des patries, Séguin d’une Europe debout, Balladur de cercles puis de confédérations thématiques. Le fil est constant : la coopération n’a pas besoin d’effacer les nations pour être ambitieuse, elle doit organiser leur volonté là où leurs intérêts convergent.

Une Europe confédérale serait une Europe du contrat. Sur chaque grand domaine, les États qui veulent agir ensemble forment un cercle doté d’objectifs précis, d’institutions limitées à leur mission, d’obligations réellement contraignantes. Qui entre en accepte toutes les règles. Qui n’entre pas n’en reçoit pas les bénéfices.

La logique existe déjà, puisque la zone euro et Schengen ne réunissent pas les mêmes pays, et l’OTAN démontre qu’un engagement collectif très fort peut lier des nations pleinement souveraines. Sa solidité tient à la clarté d’une promesse. Chacun sait ce qu’il doit aux autres.

Une stratégie gagnante pour l’Europe repose sur trois piliers.

La défense. Un cercle à noyau franco-britannique compléte l’Alliance atlantique hors de sa zone d’action, pour agir en jours plutôt qu’en mois, sans dupliquer ce qu’elle accomplit déjà.

L’industrie. Une coalition associant la France, l’Allemagne, l’Italie, l’Espagne et le Benelux concentre l’essentiel de la puissance productive du continent et cesse d’attendre une unanimité qui organise l’inaction.

La démocratie. Un droit de décision national ciblé sur le commerce et l’immigration, encadré par des seuils, des études d’impact et des critères publics, là où la délégation a produit les effets les plus visibles pour les populations.

L’euro impose une prudence particulière. Une sortie précipitée serait financièrement dévastatrice, mais la discipline actuelle demeure asymétrique : les pays déficitaires sont sommés de corriger vite, les excédents excessifs ne le sont presque jamais. Une union monétaire durable ne peut demander l’ajustement à un seul côté. Il faut cesser de traiter à l’identique un euro de fonctionnement et un euro d’investissement productif. Sans règle d’or européenne, l’Union demande aux États d’investir massivement tout en les punissant lorsqu’ils le font.

Rien de tout cela n’est portable par une France qui réclame des règles nouvelles en violant durablement les anciennes.

Le déficit public s’est établi à 5,1 % du PIB en 2025, la dette à 115,6 %. La Commission anticipe une remontée du déficit à 5,7 % en 2027. Sous procédure de déficit excessif depuis juillet 2024, Paris peut protester mais Paris négocie mal.

La discipline budgétaire devient alors un instrument de puissance : elle libère la parole française, permet de former des coalitions et transforme l’exemple national en levier européen.

Pour la France, l’alliance stratégique qui manque est méditerranéenne.

La France et l’Italie réunissent 127 millions d’habitants et près de 30 % du PIB de l’Union, une dette héritée, une démographie fragile et la même nécessité de concilier rigueur et investissement.

Le traité du Quirinal, signé en novembre 2021, leur a donné un cadre institutionnel. Il lui manque une doctrine.

Un axe franco-italien ne remplace pas la relation franco-allemande, il la rééquilibre, en déplaçant le centre de gravité européen du Rhin vers la Méditerranée, là où se croisent l’énergie, les migrations, le commerce et l’Afrique.

L’Europe ne sera pas sauvée par un saut institutionnel supplémentaire, mais par une clarification de ses fonctions. Ce qui protège mieux à plusieurs doit être organisé en commun. Ce qui exige une légitimité démocratique nationale doit revenir aux nations. Ce que certains veulent accomplir plus vite doit pouvoir l’être sans contraindre les autres. La France, pour porter cette refondation, doit d’abord prouver qu’elle sait se gouverner elle-même.

En 2027, la question n’est plus de savoir s’il faut plus ou moins d’Europe. Elle est de savoir quelle Europe permet de protéger le plus ses membres.

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Paul Corey