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Défense : l’armée ne suffit plus

Des armes, des usines, des réserves : la prochaine guerre éprouvera la capacité de toute une nation à tenir.

Défense : l’armée ne suffit plus

Le budget des armées est passé de 32 milliards d’euros en 2017 à 57 milliards en 2026. L’effort est réel. Mais une hausse des crédits ne dit pas combien de temps une armée peut combattre, remplacer ses pertes et renouveler ses munitions. La France dépense davantage. A-t-elle les moyens de durer ?

Depuis l’invasion de l’Ukraine en 2022, la guerre a rappelé une réalité que trente ans de réduction des moyens avaient reléguée : une armée se juge à ce qu’elle peut faire le jour où on le lui demande. Et ce jour-là, il est trop tard pour commander.

La France a engagé son réarmement. L’actualisation de la loi de programmation militaire, promulguée le 16 août 2026, ajoute 36 milliards d’euros sur la période 2026-2030. Le budget annuel prévu pour 2030 atteint 76,3 milliards. Le changement d’échelle est considérable. Il reste à le transformer en capacités disponibles.

L’artillerie en donne la mesure. La programmation actualisée prévoit 120 canons Caesar en 2030 et 150 en 2035. Elle accélère aussi les livraisons d’obus. Ces objectifs reconnaissent le manque de profondeur de notre outil militaire. Mais une cible pour demain ne constitue pas une réserve pour aujourd’hui.

Les quantités précises de munitions sont classifiées. Affirmer que la France tiendrait exactement quelques semaines ou deux mois donne une certitude que les données publiques ne permettent pas. Le constat parlementaire demeure : les stocks sont limités malgré les efforts de reconstitution. Le problème est là. Nous avons des matériels performants, mais trop peu de marge pour absorber les pertes et soutenir un engagement prolongé.

La France connaît pourtant la différence entre posséder une armée et soutenir une guerre. En 1914, il faut mobiliser les usines, remplacer les ouvriers partis au front, produire à une échelle inconnue. Les femmes prennent massivement leur place dans les ateliers d’armement. La victoire se prépare à l’arrière autant qu’elle se gagne dans les tranchées.

En 1940, la leçon est différente. La France dispose de matériels puissants. Elle est vaincue par un adversaire qui les combine mieux, concentre ses forces et impose son rythme. Les machines ne suffisent pas. Il faut un système capable de les employer.

La guerre actuelle ajoute une autre exigence : renouveler sans cesse ce qui est consommé ou détruit. Les drones et les capteurs rendent la concentration des forces plus dangereuse. Les frappes à longue portée exposent les dépôts, les usines et les réseaux loin du front. La surprise reste possible, mais elle se prépare dans un espace de plus en plus surveillé.

La défense aérienne illustre cette guerre d’usure. Les analyses du CSIS sur le conflit avec l’Iran en 2026 décrivent une forte consommation d’intercepteurs américains et des délais de reconstitution qui se comptent en années. Elles montrent aussi la nécessité de disposer de moyens moins coûteux contre les drones. Toutes les menaces ne réclament pas le même missile. Mais toutes réclament une réponse disponible, en quantité suffisante.

La puissance se mesure donc aussi à la vitesse de production, de réparation et de remplacement. L’arrière devient un second front. Une armée peut poursuivre le combat tant que la nation lui fournit les hommes, les armes, l’énergie et la volonté nécessaires.

C’est ici que se joue la place de la France en Europe. L’Allemagne a annoncé un fonds spécial de cent milliards d’euros en 2022. En 2025, elle a modifié sa Constitution pour soustraire au frein à l’endettement les dépenses de défense et certaines dépenses de sécurité dépassant 1 % du PIB. Elle s’est donné une capacité de financement nouvelle.

Si cet effort se traduit en forces disponibles et en production durable, Berlin pèsera davantage sur les équipements, les normes et les priorités de l’Alliance. La France ne conservera pas son influence par la seule possession de l’arme nucléaire. Sa voix dépendra aussi de ce qu’elle pourra engager et soutenir.

La dissuasion reste un attribut majeur de notre souveraineté. En mars 2026, Emmanuel Macron a annoncé une « dissuasion avancée » avec huit partenaires européens : exercices, participation de forces conventionnelles alliées et possibilité de déploiements de circonstances chez nos partenaires. Il a explicitement maintenu sous contrôle français la décision nucléaire et la définition des intérêts vitaux.

Cette précision compte. Elle ne ferme pas la question politique. Une coopération répétée crée des attentes. Des partenaires peuvent finir par compter sur une protection que la France n’a pas formellement garantie. Le risque est celui d’un engagement qui s’installe progressivement, avant que les Français en aient débattu et mesuré les conséquences.

Le prochain mandat doit donc fixer trois engagements.

Une trajectoire financière : au moins 3 % du PIB consacrés à la défense en 2032, étape vers les 3,5 % prévus pour 2035 par l’engagement de La Haye. Cette trajectoire doit être chiffrée à périmètre constant et intégrée au redressement des comptes. Une défense durable exige une économie capable de la financer.

Une loi de résilience nationale, engageant tous les ministères et pensée au-delà d’une présidence. Priorité aux munitions, à l’artillerie, aux drones et à la défense aérienne. Mais aussi aux commandes industrielles pluriannuelles, à l’énergie disponible, aux réseaux protégés, aux approvisionnements diversifiés, aux réserves et à une défense civile organisée. Tenir demande une nation préparée.

Une règle démocratique : toute évolution substantielle des engagements liés à notre dissuasion doit faire l’objet d’un débat et d’un vote du Parlement. Si elle implique un engagement durable ou un transfert de souveraineté, elle doit être soumise aux Français par référendum, dans le cadre constitutionnel approprié.

Le mandat 27 - 32 devra être jugé sur les crédits exécutés et sur ce qu’ils rendent possible : unités disponibles, stocks reconstitués, délais de réparation, capacité des usines à accélérer. Les informations sensibles resteront protégées. Le contrôle parlementaire, lui, devra pouvoir distinguer les promesses des capacités réelles. Toute réduction de la trajectoire devra être justifiée devant lui avant d’être appliquée.

La France se défendra avec des alliés. L’OTAN demeure le cadre central de la défense collective européenne ; la Finlande et la Suède l’ont rejointe après l’invasion de l’Ukraine. La France doit y tenir sa place et renforcer ses coopérations avec les nations prêtes à agir, à commencer par le Royaume-Uni.

L’Europe de la défense doit servir une capacité d’action commune. Si elle doit conduire à une intégration politique supplémentaire, ce choix devra être annoncé et soumis aux peuples. Une alliance se choisit. Une souveraineté ne se délègue pas en silence.

En 2027, les Français éliront un chef des armées. Qu’ils lui demandent d’abord combien de temps le pays saura tenir.

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Paul Corey