Mary Anning : vendre ses découvertes
Édito WOW! · 4 mars 2026

Mary Anning déterre le premier ichtyosaure complet de l’histoire à onze ans, par nécessité — son père vient de mourir et les fossiles sont la seule source de revenus. Le spécimen finit au British Museum mais son nom n’apparaît dans aucune publication. La science avance. Mary, elle, retourne creuser.
L’histoire de Mary Anning est une mécanique. Précise, reproductible, et remarquablement stable dans le temps.
Elle naît en 1799 à Lyme Regis, village portuaire du Dorset, dans une famille pauvre qui survit en vendant des petits fossiles aux touristes de passage. Son père lui apprend à lire les falaises de calcaire gris avant de mourir en 1810. Mary a onze ans. Avec son frère Joseph, elle continue les fouilles. En 1811, ils exhument un squelette marin long de cinq mètres, ni poisson ni reptile, inconnu de la science.
En 1823, elle découvre le premier plésiosaure complet. En 1828, le premier ptérosaure trouvé hors d’Allemagne. Elle identifie les coprolithes — ces objets que l’on croyait être des bézoards — comme des excréments fossilisés, ouvrant une fenêtre entière sur la biologie des mondes disparus. Trois décennies de fouilles solitaires dans des falaises que les académiciens londoniens n’auraient pas su lire.
Ces découvertes sont philosophiquement explosives. En 1811, l’idée dominante — partagée par la théologie naturelle et une partie du monde savant — est que la Création est immuable. Dieu n’aurait pas laissé disparaître des espèces qu’il a créées. Les fossiles gênants sont donc des anomalies, des jeux de la nature, des animaux existant encore quelque part dans les régions inexplorées du globe.
Les créatures qu’Anning extrait des falaises du Dorset rendent cette évasion intellectuelle de plus en plus difficile à tenir. Elles posent, pierre après pierre, les fondations de ce que Darwin formalisera douze ans après sa mort.
William Buckland - géologue, paléontologue et ecclésiastique anglais, professeur à l’université d’Oxford - s’appuie sur ses spécimens dans ses cours. Georges Cuvier - naturaliste et savant français, considéré comme l’un des pères de la paléontologie moderne - correspond avec les géologues qui travaillent avec elle. Henry De la Beche - géologue et cartographe britannique majeur - produit en 1830 une aquarelle reconstituant le monde jurassique à partir de ses fossiles — l’image est vendue au profit de Mary Anning, qui vivait dans le besoin. Mais son nom n’apparaît pas sur l’image.
Buckland écrit en privé qu’elle connaît « mieux que tout autre personne » l’anatomie des créatures marines fossilisées. Ces hommages circulent dans les correspondances privées. Mais ils n’atteignent jamais les revues scientifiques.
La Geological Society of London n’admet pas les femmes. Mary n’y mettra jamais les pieds en tant que savante autodidacte reconnue. Les fossiles sont payés comme des objets. La connaissance qu’elle attache à ces objets est absorbée gratuitement par les institutions. Aujourd'hui, les sociologues parlent de “don scientifique” : fournir des données, des spécimens, des analyses informelles — sans que ce travail intellectuel soit jamais comptabilisé comme tel.
Son cas n’est pas isolé. Rosalind Franklin produit en 1952 la photographie qui révèle la structure en double hélice de l’ADN. Watson et Crick y accèdent sans son accord et publient en 1953. Elle meurt en 1958. Ils reçoivent le Nobel en 1962.
Cecilia Payne-Gaposchkin démontre en 1925 que les étoiles sont principalement composées d’hydrogène. Son directeur de thèse lui conseille de nuancer des conclusions qu’il juge incroyables. Il publie les mêmes résultats cinq ans plus tard. La constante dans tous ces cas est la même : le travail matériel est fourni par des personnes hors des cercles de pouvoir institutionnel. La reconnaissance revient à ceux qui en font partie.
Désormais, la réhabilitation de Mary Anning prend la forme d’une célébration confortable. Biographies, films, pièces à son effigie frappées par la Royal Mint en 2024, musée à Lyme Regis. Tout cela est bien mais aucune de ces initiatives ne lui rend ce qui lui a été pris de son vivant : la possibilité de publier, de débattre, d’être réfutée, d’exister comme productrice de connaissance plutôt que comme fournisseuse de spécimens.
Et pendant que l’on célèbre le passé, les études sur le biais de genre dans la science contemporaine convergent. La structure qui a effacé le nom de Mary Anning en 1811 n’a pas disparu. Elle s’est adaptée. Les formes de l’exclusion ont changé.
La logique, elle, demeure. La reconnaissance va d'abord à ceux qui ont déjà le pouvoir de la revendiquer.
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Paul Corey