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Nous aurions pu ne jamais être

Édito WOW! · 28 juin 2026

Nous aurions pu ne jamais être

Plus de huit milliards d’humains peuplent aujourd’hui la Terre. Et pourtant, selon une étude publiée le 31 août 2023 dans la revue Science, nos ancêtres auraient pu se réduire à environ 1 280 individus capables de se reproduire, il y a près de 900 000 ans. Si l’hypothèse est juste, chaque langue, chaque civilisation, chaque visage croisé dans la rue descend de ce noyau minuscule de survivants. Restait à savoir si l’hypothèse, aussi spectaculaire soit-elle, allait résister à l’examen.

Le signal qui alimente cette hypothèse est bien réel : l’espèce humaine affiche une diversité génétique étonnamment faible pour une population répartie sur toute la planète. Son interprétation, en revanche, divise les spécialistes. Dans cette histoire, nous n'allons pas trancher mais seulement exposer ce que les gènes racontent, et pourquoi certains chercheurs contestent la lecture qui en est faite.

Depuis des décennies, les généticiens observent le même paradoxe. Deux humains pris au hasard aux antipodes se ressemblent souvent davantage, dans leur ADN, que deux chimpanzés vivant dans la même forêt. L’explication classique tient en un mot : les goulots d’étranglement. À plusieurs reprises, les populations ancestrales auraient vu leurs effectifs s’effondrer, chaque crise rabotant un peu plus la diversité héritée par les générations suivantes.

La diversité d’aujourd’hui porte la mémoire des crises d’hier.

Le 31 août 2023, une équipe dirigée par Wangjie Hu publie dans Science une méthode inédite baptisée FitCoal. Plutôt que de fouiller des ossements rares, elle remonte le temps à partir de l’ADN de 3 154 personnes vivantes, en reconstituant comment leurs lignées génétiques convergent vers des ancêtres communs. Le verdict est brutal : entre environ 930 000 et 813 000 ans, la population reproductrice de nos ancêtres serait tombée à quelque 1 280 individus, contre 100 000 auparavant, une chute de près de 98,7 %. La situation aurait duré 117 000 ans. Pour la co-autrice Yi-Hsuan Pan, cette découverte ouvrirait un champ entièrement neuf dans l’étude de l’évolution humaine.

Cet effondrement coïncide avec un trou béant dans le registre fossile africain et eurasien de cette période, et pourrait correspondre à un événement de spéciation : peut-être l’ancêtre commun dont descendront, bien plus tard, les Néandertaliens, les Dénisoviens et notre propre espèce. En 2024, une étude publiée dans les comptes rendus de l’Académie nationale des sciences américaine a montré que ce goulot d’étranglement coïnciderait avec une vague de migration hors d’Afrique, lors de la première grande glaciation du Pléistocène.

C’est ici que la science fait son travail : en doutant.

Dès 2024, plusieurs équipes réexaminent les conclusions, non pour nier le signal génétique, mais pour en contester l’interprétation. En 2025, deux chercheurs de Cambridge et de l’université de Californie du Sud publient dans Molecular Biology and Evolution une critique sans détour : un modèle sans effondrement aussi brutal explique tout aussi bien les données.

La même année, une équipe de Berkeley conclut, dans la revue Genetics, que ce goulot situé vers 900 000 ans pourrait n’être qu’un artefact statistique.

Une autre objection vient de la structure même des populations anciennes. Des travaux récents proposent que l’humanité descende de deux populations séparées il y a 1,5 million d’années, puis recombinées vers 300 000 ans. Dans ce cadre, le crash apparent ne serait que l’ombre statistique d’une ancienne division, sans qu’aucune extinction n’ait eu lieu.

Pour l’instant, le débat reste donc entièrement ouvert.

Que peut-on affirmer honnêtement aujourd’hui ? Qu’une étude publiée dans l’une des revues les plus exigeantes du monde suggère un goulot d’étranglement sévère il y a environ 900 000 ans, et qu’elle est aussi vigoureusement contestée.

Cette réalité est au coeur du mécanisme scientifique. Une revue prestigieuse ne délivre pas un certificat de vérité ; elle ouvre une conversation que d’autres chercheurs ont le devoir de poursuivre, de tester, parfois de démolir.

Pendant l’essentiel de son histoire, l’humanité aurait pu, à plusieurs reprises, basculer dans le néant comme l’ont fait d’innombrables espèces. Le plus étonnant n’est peut-être pas que nous soyons huit milliards. C’est que la chaîne ne se soit jamais rompue… car nous aurions bien pu ne jamais être.

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Paul Corey