Retraites : last call (3/3)
Le seul levier qui agit tout de suite

Les deux premiers épisodes de ce triptyque ont posé le diagnostic. Le système français glisse vers un déficit permanent de 2,4 points de PIB en 2070. Aucun des quarante et un pays comparables ne partage ce destin, parce qu’aucun n’a laissé l’équation impossible, partir tôt, toucher beaucoup, cotiser peu, perdurer aussi longtemps sans y toucher. Reste la question qui clôt ce triste feuilleton : par quoi commencer ?
Le système a tenu quarante ans en consommant successivement quatre leviers : la croissance des Trente Glorieuses, les gains de productivité, la hausse des prélèvements, puis la dette. Les quatre sont aujourd’hui épuisés. La France a passé quatre décennies à reporter une décision que ses voisins ont prise dès les années 1950.
Le ratio actifs-retraités, supérieur à quatre pour un dans les années 1960, est tombé à moins de deux aujourd’hui. Le COR l’estime à 1,4 en 2070, exactement le seuil que l’épisode précédent situait avant 2050 dans la trajectoire française. Chaque travailleur supportera alors près de 70 % d’un retraité.
Une charge légère en 1945 devient, à ce rythme, impossible à porter.
Pourtant une solution existait, et elle a été prise ailleurs. Les Pays-Bas en 1952, le Danemark en 1964, la Suisse en 1985, la Suède en 1998, le Royaume-Uni en 2012 : chacun a ajouté un second étage de capitalisation au socle de répartition, tant que la fenêtre démographique était ouverte. Aucun n’a démantelé sa solidarité, tous l’ont sécurisée.
La France, elle, a tenté deux fois ce virage, en 1997 puis en 2003, et l’a abandonné les deux fois sous l’accusation de vouloir privatiser la Sécu.
Aujourd’hui, ce calendrier est devenu cruel. Un pilier de capitalisation atteint sa pleine puissance en quinze à vingt ans. Lancé maintenant, il produirait ses effets vers 2040-2045, exactement quand la pression démographique culmine, avec un coût de transition durant lequel l’État paie les pensions actuelles tout en laissant les actifs cotiser à un système encore vide.
La capitalisation reste l’architecture cible, celle des voisins scandinaves et néerlandais. Elle ne peut rien pour le mandat qui s’ouvre. Reste alors la mécanique de la répartition.
Une seule variable la commande vraiment : la durée effectivement cotisée.
À durée de cotisation égale, celui qui part à 61 ans touche sa pension vingt-cinq ans, celui qui part à 68 ans, dix-huit. La dépense est supérieure d’un tiers pour le premier. Allonger les annuités exigées sans toucher à l’âge ne change rien : le coût reste commandé par l’âge de départ.
D’où le constat central : le retour à 65 ans est le seul levier qui agisse immédiatement sur ce qui coûte, sans attendre une génération ni sacrifier les carrières fragiles. Le gain attendu se situe entre 25 et 30 milliards d’euros par an à l’horizon 2032, l’équivalent du budget de la justice multiplié par deux.
À 62 ans, la France reste le pays à l’âge légal le plus bas d’Europe de l’Ouest. L’Allemagne, le Danemark, les Pays-Bas et l’Italie sont à 67. Le Danemark a indexé son âge de départ sur l’espérance de vie, automatiquement.
La France a transformé chaque réforme en crise nationale pour gagner deux ans en quarante.
Une alternative existe et elle est arithmétiquement comparable : le retour aux 40 heures. Cinq heures de plus par semaine produiraient un gain équivalent, le même levier productivité qui domine, selon l’analyse de sensibilité du COR, l’évolution de la dépense à long terme.
Mais les deux réformes ne sont pas égales devant l’opinion. Le recul de l’âge concentre l’effort sur une cohorte étroite et identifiable. Les 40 heures pèsent sur tous les actifs, y compris les plus jeunes.
Dans un référendum, le retour à 65 ans l’emporterait nettement, non parce qu’il serait plus juste, mais parce qu’il est la seule réforme d’envergure équivalente que la société française validerait par les urnes.
Ce qu’on a longtemps présenté comme des avancées sociales, la retraite à 60 ans en 1981, les 35 heures en 2000, a été hissé au rang de droits acquis. Un droit ne se discute pas, il se défend. Pourtant, aucun choix budgétaire n’est, par nature, un droit
Tous sont des arbitrages politiques, datés, financés par les conditions économiques d’une époque qui a disparu.
Le problème est borné dans le temps. Le pic du vieillissement français se situe entre 2040 et 2045 ; au-delà, la pyramide se rétablit. Si la prochaine décennie corrige la trajectoire, les conditions existeront pour revenir vers 62 ou 63 ans entre 2060 et 2070, et pour bâtir enfin le second étage par capitalisation que les voisins ont construit pendant que la France débattait.
Travailler plus longtemps permet au système de tenir sa promesse : verser à chacun ce qu’il a cotisé, sans le faire payer par ceux qui n’ont pas encore commencé à travailler. Cette mesure difficile mais incontournable n’enrichit pas l’Etat mais les générations futures.
En 2026, la question n’est plus de savoir si la France doit travailler plus longtemps. Elle est de comprendre pourquoi elle serait le dernier pays d’Europe à le refuser, alors qu’elle n’en a plus les moyens.
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Paul Corey