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Pedro Sánchez

On l'a enterré trois fois. Il gouverne toujours.

Pedro Sánchez

On l’a enterré trois fois en dix ans. Il gouverne toujours — sans majorité, sans budget, et sans sembler s’en préoccuper.

Pedro Sánchez Pérez-Castejón naît le 29 février 1972 à Madrid — année bissextile, détail qu’il mentionne volontiers. Famille de classe moyenne : père cadre d’entreprise, mère professeure. Il étudie l’économie à l’Université Complutense, devient professeur associé, consultant, élu local à Madrid en 2009. Parcours sans éclat jusqu’en 2014, quand il remporte la direction du PSOE contre toute attente avec 49 % des voix internes. Il obtient en parallèle un doctorat en économie en 2012 — pendant qu’il dirige déjà le premier parti de gauche d’Espagne.

Le symbole est révélateur : Sánchez construit sa légitimité chemin faisant.

En 2016, l’appareil du parti le renverse lors d’un putsch interne après deux défaites électorales consécutives. Il démissionne, rend sa carte de député, parcourt l’Espagne en voiture pour reconquérir les militants de base.

En mai 2017, il reprend la direction du PSOE avec 59 % des voix. L’establishment l’avait éliminé. Il revient. En juin 2018, il dépose une motion de censure contre Mariano Rajoy — embourbé dans des affaires de corruption — et l’emporte avec 180 voix sur 350. Il devient président du gouvernement sans avoir remporté une seule élection législative. Première fois dans l’histoire démocratique espagnole.

Il convoque des élections en avril 2019, arrive en tête avec 29 % mais échoue à former un gouvernement. Nouvelles élections en novembre 2019. Il forme en janvier 2020 le premier gouvernement de coalition depuis la fin du franquisme, avec Podemos — généralement considéré comme l’équivalent espagnol de La France Insoumise : un parti de gauche radicale, populiste de gauche, né d’une contestation du système politique traditionnel et porté par un leader médiatique (Pablo Iglesias Turrión / Jean‑Luc Mélenchon).

Il gouverne sans majorité absolue — 155 sièges sur 350 — en négociant vote par vote avec 7 partis différents, dont les indépendantistes catalans et basques. Après les élections de juillet 2023, il perd encore des sièges mais reste au pouvoir en accordant à Carles Puigdemont et à Junts per Catalunya (parti politique catalan indépendantiste, créé en 2020 autour de Puigdemont) qu’ils réclamaient depuis des années : une loi d’amnistie.

Pour rappel, après avoir organisé le référendum d’indépendance catalan jugé illégal par l’État espagnol, Carles Puigdemont vit à l’étranger depuis 2017 pour éviter d’être arrêté en Espagne. Cette loi d’amnistie a un prix politique considérable pour Sanchez, sa constitutionnalité est contestée, mais la loi adoptée n’a encore bénéficié à aucun responsable politique d’envergure. Puigdemont vit toujours à Waterloo, près de Brussels

Le bilan économique de Sanchez déroute ses adversaires. Croissance de 3,5 % en 2024 — meilleure performance d’Europe occidentale. Prévision à 2,7 % en 2025, contre 0,7 % pour la France. Chômage ramené à 11 % — plus bas depuis 2008, encore le double de la moyenne européenne. Salaire minimum relevé de 47 % en cinq ans. 94 millions de touristes en 2024, 126 milliards d’euros de recettes.

Les économistes nuancent : la surperformance espagnole est en partie un effet rebond après l’effondrement de 2010-2015. Les salaires réels ont reculé de 2,5 % entre 2019 et 2024 malgré la croissance affichée. Près d’un Espagnol sur quatre vit sous le seuil de pauvreté. L’Espagne fonctionne depuis 2023 sans budget adopté. Pour la troisième année consécutive en 2025, le gouvernement renonce même à présenter un projet, jugeant la démarche « vouée à l’échec ».

Les scandales s’accumulent en strates. L’affaire Koldo : l’ancien ministre des Transports José Luis Ábalos et son conseiller Koldo García arrêtés pour corruption dans des marchés de masques COVID. Santos Cerdán, ex-secrétaire à l’organisation du PSOE, placé en détention provisoire. Sa femme Begoña Gómez, mise en examen pour trafic d’influence. Son frère David, également mis en examen pour les mêmes motifs. Le procureur général de l’État, nommé par Sánchez, condamné en 2025 pour violation du secret judiciaire. En décembre 2025, des accusations de harcèlement sexuel au sein du PSOE éclaboussent un ancien proche du palais de la Moncloa.

En avril 2024, face à cette accumulation, Sánchez annonce sur X qu’il prend cinq jours de réflexion pour décider s’il démissionne. Le pays est suspendu. Au bout de cinq jours, il annonce qu’il reste.

Sa politique étrangère radicalise son positionnement. En mai 2024, l’Espagne reconnaît officiellement l’État de Palestine avec l’Irlande et la Norvège — Israël rappelle son ambassadrice. En mai 2025, Sánchez qualifie Israël d’«État génocidaire» — incident diplomatique sans précédent dans un pays membre de l’OTAN. Ces positions sur la question palestinienne sont soutenues par 82 % des Espagnols, ce qui éclaire leur logique : elles consolident la coalition parlementaire autant qu’elles reflètent des convictions.

En mars 2026, son gouvernement refuse que Washington utilise les bases militaires de Rota et Morón pour les opérations avec Israël liées à l’Iran — irritation ouverte à Washington. En octobre 2025, Trump avait déjà menacé d’expulser l’Espagne de l’OTAN pour refus d’atteindre les 2 % du PIB en dépenses de défense.

En octobre 2024, des inondations catastrophiques dans la région de Valence font plus de 220 morts. La réponse de l’État est jugée tardive et désorganisée. Des habitants jettent de la boue sur Sánchez lors d’une visite officielle — au sens propre.

Les sondages donnent la droite et l’extrême droite largement en tête pour les prochaines élections, prévues au plus tard en août 2027. D’autant que le parti indépendantiste Junts per Catalunya, qui détient quelques députés indispensables à la majorité du Premier ministre, vote parfois avec le parti de droite People’s Party (Spain) pour faire échouer des lois du gouvernement.

Pedro Sánchez n’est pas l’homme d’une doctrine mais d’une détermination : socialiste convaincu, tacticien souple et obsédé par la conquête du pouvoir, il a survécu politiquement grâce à son talent d’équilibriste — mais les équilibres finissent toujours par se rompre.

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Paul Corey