Peut-on batir une meta-nation (UE à 27) par décret ?
La startup UE nation est mal partie...

Il n’existe aucun précédent. Nulle part. Jamais.
Pas une seule fois dans l’histoire de l’humanité une nation n’a été convoquée par voie réglementaire. Les Romains n’ont pas fait l’Italie avec des directives. La Révolution française n’a pas forgé le peuple avec la Terreur. Les États-Unis ne sont pas nés d’un sommet nocturne entre gouverneurs — ils sont nés d’une guerre, d’une dette commune et d’un récit fondateur gravé dans le sang.
Partout, toujours, le même substrat : la langue, la mémoire, la violence partagée, le sentiment obscur et puissant d’appartenir au même destin…
L’UE tente autre chose. Quelque chose d’inédit, d’audacieux selon ses thuriféraires, d’insensé selon les faits : construire une méta-nation à vingt-sept sans ce ciment-là. Par accumulation de normes. Par addition de procédures. Par décret.
Le pari n’est pas courageux. Il est contre-nature.
La méthode Monnet était bien plus réaliste. Jean Monnet l’avait formulé sans détour : l’intégration doit progresser par la technique, pas par la politique. Les citoyens accepteront l’Europe par les faits accomplis avant de l’accepter par conviction. Pas de référendum, pas de consentement explicite, pas de moment démocratique fondateur. L’adhésion viendra après — quand les résultats seront là.
Ce contrat implicite a tenu quarante ans. Croissance, liberté de circulation, paix durable entre nations qui s’étaient saignées pendant des siècles : les avancées concrètes étaient réelles, et les peuples suivaient sans trop poser de questions.
Le problème est apparu quand ces avancées ont commencé à produire des bilans que personne ne voulait signer. L’UE est aujourd’hui en échec sur l’essentiel de ses promesses fondatrices : prospérité, compétitivité, innovation, souveraineté industrielle, maîtrise des frontières, poids géopolitique.
Le rapport Draghi de septembre 2024 — commandé par la Commission elle-même — en a dressé l’inventaire avec une brutalité sans précédent dans la langue bruxelloise : retard de productivité croissant sur les États-Unis, aucune entreprise technologique mondiale produite depuis des décennies, 800 milliards d’euros d’investissement supplémentaire nécessaires chaque année — deux fois le plan Marshall en valeur réelle. Sur le numérique, l’Europe est devenue le triste gendarme d’un marché qu’elle n’a pas su construire.
Draghi lui-même a posé le diagnostic : les peuples ne continuent de suivre que si les résultats sont là. Les résultats ne sont plus là.
Quand la légitimité par les outputs s’effondre, il ne reste que le déficit démocratique — nu, sans contrepartie.
Le “no demos” problem, ou l’impensé qui tue
Le juriste Joseph Weiler a nommé la faille fondatrice avec une précision chirurgicale : le “no demos” problem. La démocratie suppose un peuple qui se reconnaît comme tel. Ce peuple européen n’existe pas encore — et aucun traité ne peut le convoquer.
On peut élire un Parlement, bâtir une Cour de justice, une Banque centrale, un budget de 189 milliards, produire 70 à 80 % des normes applicables dans les États membres. On ne peut pas décréter l’appartenance. On ne peut pas légiférer le sentiment d’un destin commun. L’identité collective n’est pas une compétence déléguée.
Ce manque n’est pas un retard à combler. C’est une impossibilité de structure — tant que l’Europe restera une construction pour les peuples plutôt qu’une construction des peuples.
Quand le système fonctionne exactement comme prévu
La crise grecque reste la démonstration la plus crue. La Troïka a réduit le PIB grec de 25 % en cinq ans. En juillet 2015, le peuple grec a voté non par référendum — clairement, massivement. Il s’est vu imposer des conditions encore plus sévères.
Le système n’a pas dérapé. Il a fonctionné exactement comme conçu : souveraineté populaire suspendue, décision technocratique maintenue. Ce n’est pas une anomalie à corriger. C’est la nature du projet révélée sous pression.
La présidente de la Commission a été désignée lors de négociations nocturnes entre chefs de gouvernement, sans que le résultat des urnes européennes ne pèse de façon décisive. La procédure Spitzenkandidat, censée créer un lien minimal entre vote et pouvoir, a été contournée deux fois de suite. La Hongrie d’Orbán — moins de 10 millions d’habitants — peut bloquer une décision concernant 448 millions de citoyens. Et les réformes qui corrigeraient ces dysfonctionnements se heurtent au refus des gouvernements qui auraient seuls la capacité de les adopter.
Un système ne se réforme pas lui-même quand la réforme prive ses maîtres de leurs prérogatives. Ce n’est pas un constat de résignation. C’est la définition d’une impasse.
Le signal dans les urnes
Aux élections européennes de 2024, 30 % des sièges sont allés à des formations ouvertement contestataires. La participation a plafonné à 51 %. Et parmi les électeurs des partis traditionnels eux-mêmes, la défiance vis-à-vis du fonctionnement de l’Union est devenue majoritaire.
La montée de l’euroscepticisme n’est pas une pathologie à traiter par la pédagogie. C’est un signal à lire avec lucidité : les peuples ne refusent pas l’Europe — ils refusent cette Europe. Celle qui décide sans eux. Qui échoue sans en rendre compte. Qui se maintient sans se réformer. Qui confond l’intégration avec la sujétion.
Une chimère n’est pas un avenir
Le pari fondateur de l’Europe était d’une générosité réelle : sortir définitivement du cycle de la guerre, mutualiser les forces pour peser dans un monde de grands blocs, offrir à des nations épuisées par leurs propres excès un cadre de coopération durable. Ce pari mérite le respect — et même, en 1950, une certaine admiration.
Mais une construction ne se justifie pas éternellement par ses origines. Elle se juge sur ce qu’elle produit, sur ce qu’elle permet, sur la liberté qu’elle étend ou qu’elle comprime.
La Suisse a trois langues et sept siècles de destin cantonal partagé. L’Allemagne a été unifiée par la guerre et le fer, pas par des comités. L’Union européenne, elle, avance contre la logique de toute formation nationale connue — et s’étonne que les peuples rechignent.
Une institution qui vit sur ses acquis sans se réformer ne stagne pas. Elle recule. Et une supranation qui progresse contre les peuples plutôt qu’avec eux ne bâtit pas l’avenir — elle dilapide le seul actif qui ne se décrète pas : le consentement.
L’Europe a encore le choix. Mais l’histoire n’est pas patiente.
Paul Corey