Robert Solow
Le prix Nobel qui a prouvé que la prospérité venait d'ailleurs.

Il a prouvé que le capital n’explique pas la prospérité et bâti sa gloire sur ce que son propre modèle renonçait à expliquer.
Né le 23 août 1924 à Brooklyn, aîné de trois enfants d’une famille juive modeste, père marchand de fourrures. Il saute deux classes, entre à Harvard boursier à 16 ans, en 1940. Fin 1942, il quitte l’université pour l’armée. Trois ans dans les transmissions, en Afrique du Nord puis en Italie. La Grande Dépression de son enfance avait déjà fixé sa question : pourquoi les économies s’effondrent ou grandissent.
Retour à Harvard en 1945. Licence en 1947, doctorat en 1951 sous Wassily Leontief, qui l’initie à l’économie empirique. Dès 1949, il enseigne au MIT. Il y restera jusqu’à sa mort, bâtissant avec Paul Samuelson le département d’économie le plus influent du monde.
En 1956, « A Contribution to the Theory of Economic Growth ». Le verdict mathématique est brutal : l’accumulation de capital bute sur les rendements décroissants. Épargner plus, investir plus, ne relève le niveau qu’une fois. À long terme, seul le progrès technique fait croître le revenu par tête. Le stalinisme industriel et les miracles d’investissement ont une date de péremption.
En 1957, il mesure. Entre 1909 et 1949, la production horaire américaine a doublé : sept huitièmes de cette hausse viennent du progrès technique, un huitième seulement du capital. Ce « résidu de Solow » devient la variable la plus commentée de la discipline. Moses Abramovitz la baptise « mesure de notre ignorance ». Le facteur décisif de la croissance est précisément celui que le modèle ne modélise pas : il tombe du ciel, exogène.
Médaille Clark en 1961, conseiller de Kennedy au Council of Economic Advisers en 1961-1962, il pousse les gouvernements à financer la R&D. Keynésien combatif, il croise le fer trente ans avec Milton Friedman. Nobel en 1987.
La même année, il lâche sa phrase la plus citée : « l’ère informatique est visible partout, sauf dans les statistiques de productivité ». La formule tombe en juillet 1987, dans une simple recension du New York Times Book Review. Une pique d’empiriste : l’omniprésence d’une technologie ne prouve rien, seule compte la richesse mesurée. Les chiffres lui donnent raison.
Les entreprises américaines s’équipent massivement, la productivité s’effondre : 3 % de croissance annuelle avant 1973, 1,5 % ensuite. L’homme qui a démontré en 1957 que la croissance vient du progrès technique exige la preuve statistique et ne la trouve pas.
Le paradoxe tient douze ans. Il se dissout entre 1995 et 2004, quand la productivité américaine repasse au-dessus de 2,5 % par an. L’explication rejoue celle de l’électricité : quarante ans pour transformer les usines, car brancher les machines ne suffit pas, il faut réorganiser le travail autour d’elles.
En 2026, la question revient mot pour mot pour l’intelligence artificielle. Son potentiel est immense mais les changements necessaires pour en tirer plein avantage le sont encore plus.
Son autre production : les talents
Quatre de ses doctorants: Diamond, Stiglitz, Akerlof, Nordhaus obtiennent le Nobel. Medal of Science en 1999, Presidential Medal of Freedom en 2014. Il meurt le 21 décembre 2023 à Lexington, à 99 ans, soixante-quatorze ans après son arrivée au MIT.
Le cadre révèle ses limites. Solow prédit la convergence des pays pauvres vers les riches. Un demi-siècle de données l’a démentie pour l’essentiel de l’Afrique et de l’Amérique latine.
Et le moteur du “progrès technique” reste une boîte noire. Solow ne percera pas le mystère. Il faudra attendre Paul Romer en 1990 pour que les idées entrent dans l’équation.
Ainsi, Robert Solow a dominé un demi-siècle de théorie de la croissance en démontrant que son ressort principal échappait à l’économie, léguant à ses successeurs moins une réponse qu’une ignorance enfin quantifiée.
Paul Corey