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Taxonomie

WOW! Kit de survie lexical 2026

Taxonomie

Un mot de naturaliste devenu mot de régulateur. Longtemps réservé aux herbiers, aux muséums et aux planches d’insectes épinglés, il a quitté les cabinets de curiosités pour s’installer dans les règlements européens, les rapports extra-financiers et les salles de marché. Personne ne s’en est ému : classer paraît si inoffensif. C’est précisément pour cette raison qu’il faut s’en méfier.

La taxonomie est la science — puis, par extension, la pratique — qui consiste à ordonner le réel en catégories hiérarchisées, selon des critères explicites, de manière à ce que chaque élément trouve une place et une seule.

Le mot vient du grec taxis, l’ordre, l’arrangement, et nomos, la loi. Son ambition tient tout entière dans cette étymologie : non pas seulement décrire le monde, mais lui donner une loi de rangement.

Une taxonomie ne se contente pas de dire ce qui existe ; elle dit ce qui ressemble à quoi, ce qui appartient à quoi, et ce qui reste dehors.

Le geste fondateur est celui de Carl von Linné (1707-1778), naturaliste, botaniste et médecin suédois qui a passé l’essentiel de sa carrière comme professeur à l’université d’Uppsala. Linné publie en 1735 son Systema Naturae et impose
aux sciences du vivant une architecture en règnes, classes, ordres, genres et espèces, avec cette nomenclature binomiale — un nom de genre, un nom d’espèce — que les biologistes utilisent encore.

Le mot lui-même n’apparaît qu’au début du XIXe siècle, sous.la plume du botaniste Augustin Pyramus de Candolle (1778-1841), botaniste genevois, qui emploie pour la première fois le mot “taxonomie” dans sa Théorie élémentaire de la botanique, publiée en 1813, pendant qu’il enseignait à Montpellier.

Pendant deux siècles, le mot reste un terme de spécialiste. Puis il migre vers la pédagogie avec la taxonomie de Bloom.

Benjamin Bloom (1913-1999), psychologue américain de l’éducation, professeur à l’université de Chicago, publie avec plusieurs collègues la Taxonomie des objectifs éducatifs en 1956. C'est un classement des opérations intellectuelles en six niveaux, du plus simple au plus exigeant : connaissance, compréhension, application, analyse, synthèse, évaluation. L’idée est que chaque niveau suppose les précédents : on ne peut pas évaluer ce qu’on n’a pas compris.

Ensuite, le mot migre rapidement vers l’informatique et l’organisation des données, vers la statistique publique qui découpe la société en catégories socioprofessionnelles. Et enfin vers le droit.

Le mot a changé de nature le jour où il est devenu une procédure.

Le règlement européen de 2020 sur la taxonomie verte établit la liste des activités économiques réputées durables, selon six objectifs environnementaux et une batterie de critères techniques. Ce n’est plus un inventaire du monde tel qu’il est : c’est une grille qui décide vers quoi l’argent.doit aller. Être dans la taxonomie, c’est accéder plus facilement aux financements, aux.labels, aux fonds dits responsables. En être exclu, c’est porter un coût.

L’épisode de 2022 l’a montré sans fard : l’intégration du nucléaire et du gaz dans la liste des activités durables n’a pas été tranchée par des botanistes, mais par un rapport de forces entre la France, l’Allemagne et leurs alliés respectifs, au terme d’un marchandage que l’Autriche a.porté devant la justice européenne.

Ainsi, la science du classement est devenue champ de bataille.

La taxonomie ne se confond pas avec la typologie, qui construit des types idéaux pour penser un phénomène sans prétendre y ranger chaque cas. Elle se distingue de la nomenclature, qui se contente de nommer, et de la simple classification, qui peut être provisoire, pragmatique, révisable à l’usage.

La taxonomie, elle, revendique une exhaustivité et une stabilité : chaque chose à sa place, et une place pour chaque chose.

Elle ne se réduit pas non plus au label, qui certifie un produit, ni à la norme technique, qui fixe un standard : elle est plus en amont, et donc plus puissante — elle définit les catégories à l’intérieur desquelles labels et normes pourront ensuite s’exercer.

Michel Foucault (1926-1984), philosophe français, professeur au Collège de France, ouvre Les Mots et les Choses sur une encyclopédie chinoise imaginée par Jorge Luis Borges (1899-1986), écrivain argentin, maître de la nouvelle et de l’essai bref. Le texte range les animaux en catégories absurdes — ceux qui appartiennent à l’Empereur, ceux qui sont embaumés, ceux qui de loin semblent des mouches. Le rire qu’elle provoque révèle surtout les limites de notre propre pensée : nos classements nous paraissent naturels parce que nous vivons dedans. Toute taxonomie est une vision.du monde qui se fait passer pour une description du monde. Et plus elle est technique,.plus cette vision devient invisible.

C’est là que se loge le véritable enjeu politique. Celui qui dessine les catégories n’a pas besoin d’interdire ou de subventionner ouvertement : il lui suffit de décider de ce qui est.éligible.

La taxonomie transforme une préférence politique en critère technique, et un critère technique en rente. Les secteurs qui entrent dans la grille bénéficient d’un avantage que le marché ne leur aurait pas nécessairement accordé ; ceux qui en sont exclus doivent prouver qu’ils méritent d’y entrer, devant des comités d’experts que personne n’a jamais élus.

Le pouvoir de classer est l’un des plus discrets qui soient, et l’un des moins
contestés, puisqu’il se présente comme neutre.

Comprendre ce que le mot contient — et ce qu’il ne contient pas — ne règle rien. Mais ça oblige au moins à poser la question que chaque grille s’efforce de faire oublier : qui a tenu le crayon, et au profit de qui la frontière a-t-elle été tracée ?

WOW! On Words — Kit de survie lexical · 2026

Paul Corey