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Ponts : la France n’en construit plus

On sait parfaitement compter les jours où l’on ne travaille pas. Beaucoup moins construire et entretenir ce qui nous relient.

Ponts : la France n’en construit plus

Chaque printemps, au mois de mai, la France fait plusieurs ponts avec grande assiduité.

Pendant ce temps, entre 30 000 et 35 000 de nos ponts sont en mauvais état structurel, selon le Sénat. Et personne ne sait même combien le pays en compte.

La langue française offre au mot pont plusieurs destins. Le premier se pose sur un calendrier, le second sur une rivière.

Le pays excelle dans l’un et délaisse l’autre avec une constance remarquable. Entre les deux se glisse un troisième sens, le plus précieux : celui qui relie les rives d’une société. C’est là que le paradoxe devient politique.

Une nation championne du pont-congé qui a oublié l’art du pont-ouvrage.

Les Français sont les meilleurs ingénieurs de ponts au monde. Ils les fabriquent sans métal, ni béton. Juste avec un calendrier et un jour de RTT. Un jeudi férié, un vendredi posé, et le week-end s’étire sur quatre jours. En mai, l’opération se répète avec une précision d’horloger, du 1er au 8, puis de l’Ascension à la Pentecôte.

Le pont de l’Ascension reste le seul ascenseur social qui fonctionne encore.

Sur les rivières, le tableau change de ton. En août 2018, l’effondrement du pont Morandi à Gênes tue 43 personnes. L’onde de choc traverse les Alpes.

Un an plus tard, le Sénat publie un diagnostic alarmant : plus de 25 000 ponts français présentent un mauvais état structurel. Il réclame un plan Marshall sur dix ans. En 2022, les sénateurs révisent leur estimation à la hausse. Près d’un pont communal sur quatre est désormais touché.

Le détail le plus vertigineux tient dans une enquête auprès des maires : près des trois quarts ne disposent d’aucun inventaire de leurs ouvrages. On ignore le nombre exact de ponts. Mais on compte les jours fériés à la minute. Le paradoxe prend une saveur particulière quand on regarde l’histoire.

Le plus vieux pont de Paris s’appelle le Pont-Neuf.

Achevé au début du XVIIe siècle, il incarnait l’audace d’un royaume qui reliait ses rives. La France a longtemps bâti les ponts les plus spectaculaires du monde, du viaduc de Garabit conçu par Eiffel au viaduc de Millau, inauguré en 2004 et qui défie encore le vertige. Puis le basculement s’est opéré.

Le pays des bâtisseurs est devenu celui des gestionnaires de patrimoine qui négligent son entretien.

La même érosion frappe d'autres ponts.

Le politilogue Jérôme Fourquet a décrit une France devenue archipel, fragmentée en îlots qui ne se parlent plus : métropoles et bourgs, retraités et actifs, diplômés et oubliés. Un archipel souffre par définition d’un manque de ponts. Chacun cultive sa rive, entretient sa berge, et regarde l’autre bord avec méfiance.

Le seul pont que l’État ait osé supprimer est le lundi de Pentecôte, rebaptisé journée de solidarité après la canicule de 2003. Vingt ans plus tard, une bonne partie des Français ignore encore s’il faut travailler ce jour-là. Même la solidarité a fini en pont.

Reconstruire nos ponts suppose trois chantiers.

Recenser car un pays qui ignore combien de ponts il possède ne peut prétendre les protéger : l’inventaire précède l’entretien, comme le diagnostic précède la réforme.

Entretenir, en inscrivant la maintenance au même rang que l’inauguration, avec des budgets pluriannuels à l’abri des alternances.

Relier, en retrouvant l’ambition des bâtisseurs pour les ponts qui ne figurent sur aucune carte, entre générations, territoires et camps politiques. Un pont se construit toujours depuis les deux rives.

En 2026, la question n’est plus de savoir combien de ponts compte le mois de mai. Elle est de savoir combien en compte vraiment le pays.

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Paul Corey