Tempio Maggiore di roma
Trois siècles derrière des murs pour un dôme visible par toute la ville..

Rome a longtemps caché ses Juifs. Aujourd’hui, leur synagogue se voit de partout.
Pendant plus de trois siècles, les Juifs de Rome ont vécu à quelques centaines de mètres du Capitole, du Forum et des palais pontificaux, séparés du reste de la ville par des murs et des portes verrouillées chaque soir.
Le paradoxe est total : au cœur de la capitale du christianisme, l’une des plus anciennes communautés juives du monde survivait dans l’un des quartiers les plus pauvres de Rome.
Cette présence remonte à plus de deux mille ans. Les premiers Juifs s’installent probablement dès le IIᵉ siècle avant notre ère, bien avant la naissance du christianisme.
Sous César et Auguste, la communauté est déjà solidement implantée. Elle traverse la chute de l’Empire, les invasions barbares, les guerres, les bouleversements religieux. Peu de communautés au monde peuvent revendiquer une telle continuité.
Tout bascule en 1555.
Le pape Paul IV promulgue la bulle Cum nimis absurdum et ordonne la création du ghetto de Rome : un périmètre fermé au bord du Tibre, près du marché aux poissons.
Le choix du site n’a rien d’innocent. C’est une zone basse, humide, régulièrement inondée. À chaque crue, l’eau envahit rues, caves et rez-de-chaussée ; la boue stagne pendant des jours ; les égouts rudimentaires et les odeurs du marché voisin achèvent le tableau. Plusieurs milliers de personnes s’entassent pourtant sur quelques hectares.
Les portes se ferment chaque soir, rouvrent à l’aube.
Les habitants sortent travailler mais doivent rentrer avant la nuit. Le quartier ne pouvant s’étendre, les maisons montent… six, sept étages, dans des ruelles si étroites que le soleil touche à peine le sol. Les Juifs sont exclus de la plupart des métiers, cantonnés au commerce des vêtements d’occasion, au prêt d’argent, à la récupération d’objets.
Beaucoup doivent porter des signes distinctifs et assister à des sermons destinés à les convertir.
Et pourtant, au cœur de cette pauvreté, une civilisation s’invente.
Écoles, œuvres de charité, synagogues, traditions, cuisine. C’est du ghetto romain que naissent les carciofi alla giudia, les artichauts frits aujourd’hui célèbres dans toute l’Italie.
L’isolement forcé a, paradoxalement, préservé l’un des rites religieux les plus anciens du judaïsme.
1870 : les troupes du royaume d’Italie entrent dans Rome, le pouvoir temporel des papes s’effondre, les portes du ghetto s’ouvrent pour de bon.
Pour la première fois depuis trois siècles, les Juifs romains deviennent des citoyens à part entière.
La communauté décide alors d’élever un monument à cette liberté retrouvée et choisit, symboliquement, de le bâtir au cœur même de l’ancien ghetto, là où elle avait été enfermée trois cents ans durant.
Les travaux débutent en 1901 ; les architectes Vincenzo Costa et Osvaldo Armanni conçoivent un édifice sans équivalent parmi les églises romaines environnantes.
En 1904, le Tempio Maggiore — la Grande Synagogue de Rome — est inauguré.
Son dôme carré, recouvert d’aluminium, ne ressemble à aucune autre coupole de la ville. Visible depuis les quais du Tibre et les collines de Rome, il semble proclamer ce qui fut interdit pendant des siècles : nous sommes ici.
L’architecture mêle influences assyriennes, babyloniennes, orientales et Art nouveau ; à l’intérieur, marbres polychromes, dorures et motifs géométriques baignent dans la lumière qui descend de la coupole, sur l’un des rites juifs les plus anciens d’Occident.
Le XXᵉ siècle apporte une nouvelle tragédie.
Le 16 octobre 1943, sous l’occupation allemande, les nazis encerclent l’ancien ghetto à l’aube. Plus de mille Juifs sont arrêtés, entassés dans des wagons, déportés à Auschwitz. La plupart ne reviendront jamais. Plaques commémoratives et pavés de mémoire, dans les rues autour de la synagogue, portent aujourd’hui leurs noms.
La synagogue, elle, survit à la guerre et devient peu à peu autant lieu de mémoire que lieu de culte. En 1986, Jean-Paul II en franchit les portes : jamais un pape moderne n’était entré dans une synagogue. Il y nomme les Juifs « frères aînés » des chrétiens. Benoît XVI puis François poursuivront ce dialogue.
Aujourd’hui, la Grande Synagogue de Rome ne raconte pas seulement l’histoire des Juifs romains : elle raconte celle de Rome elle-même: tolérance, exclusion, enfermement, émancipation, déportation, renaissance. Son dôme carré n’est pas qu’un élément d’architecture. C’est la réponse monumentale à trois siècles de portes fermées.
Là où le ghetto se verrouillait chaque soir s’élève désormais l’un des monuments les plus visibles de la ville. Rome, qui cachait ses Juifs, en expose aujourd’hui le symbole à des kilomètres à la ronde.
L’ histoire a enfin fini par inverser les perspectives.
Paul Corey